Georges Bertin.
La Quête du saint Graal et l'imaginaire.
essai d'anthropologie
de l'Imaginaire arthurien.
Georges Bertin.
1995.
"Merlin dit que du roi qui mourra de chagrin et de la reine douloureuse naîtra un merveilleux léopard, fier, enjoué, courageux et qui surpassera en orgueilleuse vaillance toutes vos bêtes de Bretagne qui auront affiché leur orgueil devant lui".
A tous ceux et celles qui, depuis trente ans, m'accompagnent dans ma recherche.
Aux Chevaliers et Dames de la Table Ronde, là où ils sont, en quête d'aventures.
Pour Annie, Mathilde et Estelle qui paient un lourd tribut à la mise en ordre de mes oeuvres.
Sommaire.
Introduction.
Première partie: la Quête au pays des Grandes Merveilles.
1. La Matière de Bretagne et la Normandie.
2. La quête du Saint Graal et des objets sacrés.
3. La question des Marches: mythologies et histoire, le Passais, le Petit Maine et les frontières de la Normandie.
4. Ermites et chevaliers: Ernier, Ortaire, Bômer..
5. Lancelot et les passages de l'eau,
Deuxième partie: la Quête et les Images du Temps.
6. Tristan et Yseut, l'Amour et la Quête,
7. Perceval, le Conte du Graal et le Temps.
Conclusion.
Introduction.
Notre parcours nous a amené à croiser à de nombreuses reprises, sur le terrain du Bocage Normand, à l'ombre de ses haies vives formant clôture, au creux des chemins creux de notre enfance, hélas pour la plupart au jourd'hui disparus sous le triple assaut de la règle des technocrates, des nécessités de l'agriculture de rendement maximum et de la négligence, des personnages énigmatiques. L'énigme, il est vrai, est, ici, tant soit peu associée à un pays dont les habitants aiment à entretenir l'ambiguïté , surtout vis à vis des horsains, plus soucieux de garantir leur intègrité que d'accueillir le changement.
Les ermites du Passais(1) furent ainsi pour nous le dernier maillon d'une chaîne s'originant au coeur du Moyen -Age occidental lorsque "animateurs" de l'époque (au sens étymologique, celui qui donne le souffle), ils avaient le double souci de créer la civilisation dans les forêts qu'ils venaient habiter et de promouvoir les premiers échanges, de faire circuler la parole en interrogeant l'homme sur ses origines, le sens qu'il donnait à son existence, sa capacité à communiquer, d'organiser les rapports sociaux.
Depuis prés de trente ans, grâce aux efforts de toute une équipe, autour de Jean-Charles Payen puis de Michel Pastoureau, nous avons entrepris de faire connaître, critiquer et développer les travaux esquissés par l'érudit bas-normand René Bansard dans les années soixante sur les origines folkloriques de la Légende Arthurienne aux Marches de Normandie, du Maine et de Petite Bretagne.
Deux traités, quelques ouvrages et quatre Colloques rendent compte de la fécondité de cette thése, pressentie par Jean Frappier et que nous nous efforçons toujours d'approfondir.
Fondateur en 1973, de l'Association des Amis de René Bansard, nous avons été heureux en 1980 (c'était le 26 décembre) de solliciter Jean-Charles Payen à en prendre la présidence sous le nom de Présence et Recherche du Graal, puis ayant à sa mort en 1984, repris le flambeau, nous l'avons transmis en 1992 à Michel Vital Le Bossé, notre société s'appelant désormais le CENA, Cercle d'Etudes Normand d'Anthropologie, les Amis Arthuriens de René Bansard. Elle inspire le Festival Au Pays de Lancelot du Lac que nous avons fondé à Bagnoles de l'Orne avec André Brière et Jean-Charles Payen et entretient d'étroites relations avec l'Ordre International des Chevaliers et Dames de la Table Ronde dont nous avons constitué un chapitre français et avec la Société Internationale Arthurienne où nous avons été parrainé par le professeur Charles Foulon.
La Société de Mythologie Française, elle même, ayant tenu, à notre invitation, son congrés aux Marches de Gaule et de Petite Bretagne, à Bagnoles de l'Orne, en 1990, n'a pas manqué de développer encore des points de vue intéressant notre propos et de nous inciter à élargir le champ de nos préoccupations. En témoignent, outre les articles consacrés au personnage de Lancelot dans les bulletins de la SMF, l'ouvrage réalisé en commun avec les fréres Gaignebet: Claude, le grand mythologue et Léon, l'artiste: Promenades en Normandie avec Lancelot du Lac, chez Corlet.
Dans ce travail, nous essaierons de montrer comment cette question de l'enracinement folklorique de la Légende Arthurienne laquelle nous paraît trés liée au thème récurrent du "passage" est omniprésente dans les écrits rédigés par les groupes de clercs se situant dans la mouvance des Abbayes Anglo-Normandes et des Plantagenêts, des deux côtés de la Manche, à l'époque médiévale.
Elle vient souligner avec vigueur les mobiles politiques et religieux qui ont présidé, nous semble-t-il, à l'élaboration des Romans de la Table Ronde.
Enfin, ceux-ci nous informent trés précisément sur ce qu'est notre rapport à l'histoire en devenir. Ils l'étaient pour les populations du Bocage, aux XIIème XIIIème siècles, pour ermites, évêques, rois et reines, ils le sont encore sans doute aujourd'hui.
Plusieurs niveaux de réflexion, donc, soit une nouvelle piste que nous ouvrons et que de nombreuses enquêtes de terrain auront à approfondir et développer, pour une lecture anthropologique de cette matière que nous n'hésitons plus à appeler la "Matière de Normandie".
Après avoir travaillé, avec toute une équipe, sur le Passais, archidiaconé le plus au nord de l'ancien diocèse du Mans, puis sur la Mortainais avec Claude Letellier qui a su nous montrer le rôle joué par ses paysages dans la constitution de l'espace littéraire du Tristan et doit publier prochainement sur cettet question, nous nous proposons de montrer que cette géographie mythique arthurienne pouvait encore être étendue à une région encore négligée par nos enquêtes, celle qui s'étend sur un axe Est>Ouest de Mortain au Mont Saint Michel, en suivant, depuis le Perche, via le Passais, par le Mortainais, le Petit Maine et l'Avranchin, la ligne des "châteaux Gannes"..
Lancelot du Lac, archétype de la Chevalerie française au Moyen-Age, héros de la cour du roi Arthur, meilleur chevalier du Monde n'a pas fini de nous fasciner commme nous séduit encore aujourd'hui la Quête entreprise par ses pairs à l'instigation de Merlin l'inspiré.
Nous nous y reconnaissons, d'une part parce qu'il incarne à nos yeux les grandeurs et les petitesses de l'éternel masculin et sans doute aussi parce que sa figure héroïque, solaire et ascensionnelle n'a pas fini de hanter notre Imaginaire social. Ses aventures d'enfance viennent corriger et euphémiser, dans les rapports qu'il entretient au monde des fées et à celui des eaux, son image désormais mythique.
La Quête du Graal est encore Quête de l'Amour, dans le roman d'un autre héros normand et celte, Tristan. Elle nous interroge, dans le Conte du Graal de Chrétien, sur notre rapport au Temps.
La complexité des thèmes et références qui se croisent dans ces deux romans plaide, nous semble-t-il, en faveur de notre thèse normande. l'analyse mythocritique a sur ce point renforcé nos convictions.
Pour présenter cette contribution à la théorie dite "Bansard-Payen" ou "de l'enracinement folklorique de la Légende Arthurienne", il n'est pas inintéressant dans un premier temps de rappeler ce qu'est la Légende Arthurienne, et de montrer comment l'irruption du théme du Graal en fait une véritable matrice culturelle, philosophique et spirituelle au croisement des traditions celtes et orientales et des influences spirituelles du temps mises en forme au sein de ce prodigieux mouvement de civilisation que connaît la Normandie des ducs et de leurs successeurs, à l'ombre de ses Abbayes..
Nous ferons ensuite état de nouvellles investigations de terrain avant d'en venir à nous interroger, plus au fond, sur le sens des oeuvres de la Quête..
Comme l'a bien vu Régine Pernoud, dans l'ouvrage qu'elle a consacré à Aliénor d'Aquitaine: "la gloire d'Arthur prend corps à travers une multitude d'oeuvres poètiques à l'époque et dans l'entourage d'Aliénor.Lui-même et ses chevaliers, bénéficiant de l'extraordinaire osmose qui va s'opérer entre la Matière de Bretagne, les grands thèmes de la Chevalerie et de l'Amour Courtois, vont devenir des figures immortelles et, dans cette transformation s'opère le miracle littéraire du XIIème siècle (...) toutes les fois que l'on cherche à s'expliquer d'où est venue, comment s'est opérée cette fusion entre courtoisie, thèmes chevaleresques et mythes celtiques, on se trouve infailliblement ramené vers la cour d'Aliénor."
A l'élaboration de cette osmose, de cette transformation, de cette fusion, nous proposons un espace: les Marches de l'Ouest, des lieux de production: les Abbayes Normandes, un projet: celui de la cour anglo-normande, une spiritualité: celle d'un théologien trinitaire, Achard de Saint Victor.Les lignes qui suivent tenteront d'en énoncer quelques illustrations, là où nous a conduit depuis maintenant trente ans notre propre Quête.
Première partie:
la quête au pays des grandes merveilles.
" Et là ouïrent qu'en Normandie était Key, li sénéchal Artur, qui la marchie de la Normandie tenait...".
Le Saint Graal. Manuscrit Huth n° 388 p.495.
Chapitre I: la Matière de Bretagne et la Normandie.
A) la Matière de Bretagne.
On appelle "Matière de Bretagne" l'ensemble des oeuvres qui traitent des aventures légendaires du roi Arthur, de ses chevaliers et de leurs familiers. le stextes produits dans cette veine sont écrits entre les IXème et XVème siècles, soit pendant pas moins de six siècles...
Jean-Charles Payen rappellait qu'au Moyen-Age cette matiére était opposée (Jean Bodel) à la Matière de France (celle de la chanson de geste traditionnelle) et à la matière antique (adaptations françaises de romans de l'Antiquité, récits des origines: Roman de Thébes, de Troie, Enéas et comportait déjà des aspects courtois)().
C'est au 9ème siècle que l'on commence à publier l'histoire du roi Arthur et de ses chevaliers. L'histoire des Bretons de Nennius (Historia regum Britanniae) met en scène un chef de guerre (dux bellorum), Arthur, à la tête des tribus celtes de Grande Bretagne ou plus exactement de la Domnonée, région qui correspond, aux Iles Britanniques, au territoire actuel de la Cornouaille, du Devon et du Somerset. On lui connaît 12 batailles dont certaines en Irlande et sur le Continent lorsqu'il résiste à la fois aux légions romaines et à la poussée nordique des Angles et des Saxons. Sa p^lus célèbre bataille est celle du Mont Badon, la douzième, où tombent en un seul jour 960 guerriers. Elle aurait eu lieu vers 500 ou 516.
Au début du XIIème siècle trois vies de saints gallois sont publiées en latin, (celles des saints Cadoc, Paterne et Carentoc) évoquant, dans divers épisodes, la figure d'Arthur ainsi que celles de quelques uns de ses compagnons: Ké et Béduire.
En 1125, Guillaume de Malmesbury écrit une Gesta Regum Anglorum dans laquelle apparaît le personnages de Gauvain
En 1137, Geoffroy de Monmouth, évèque des Galles du Nord, publie l'Histoire des Rois de Grande Bretagne et les prophéties de Merlin. Son oeuvre marque une rupture dans la Matière de Bretagne, ses écrits étant complets, organisés, utilisant à la fois sources savantes et populaires.
En 1155, Guillaume Wace, écrit en Français "le Roman de Brut "où il décrit la Table Ronde, la vie à la cour d'Arthur et les cérèmonies qui s'y déroulent.
De 1170 à 1190, Chrétien de Troyes, agissant sur commande de Marie de Champagne, fille d'Aliénor d'Aquitaine, publie cinq romans arthuriens passant de l'histoire proprement dite à une conception déjà artistique du roman d'amour (analyse). Il y fait montre d'un certain gôut pour l'évocation du merveilleux. Ce sont:
Erec et Enide,
Cligés ou la Fausse Morte,
Lancelot ou le Chevalier à la Charrette, (premiére apparition de Lancelot, chevalier gaulois)
Yvain ou le Chevalier au Lion,
Perceval ou le Conte du Graal, inachevé,
et un Guillaume d'Angleterre.
La société décrite dans les romans de Chrétien de Troyes est plus celle du XIIème siècle (date de l'écriture des oeuvres) que celle du VIème (l'époque de l'Arthur historique) et Michel Pastoureau() a bien montré comment les écrivains de l'époque étaient d'abord marqués par ce qu'ils vivaient. Les contemporains de Chrétien pratiquaient aisément une double lecture des oeuvres, voyant se profiler derrière les personnages imaginaires d'Arthur, de Guenièvre ou de Lancelot, ceux bien réels de Henri II, d'Aliénor ou de Guillaume le Maréchal.
En 1212, Robert de Boron écrit une trilogie: Joseph d'Arimathie, Merlin, Perceval. C'est le premier auteur connu à avoir tenté de composer un cycle complet concernant le Graal. On ne conserve que le début de son Merlin.
Début XIIIème, paraît le Perlesvaus, oeuvre un peu déroutante où les barons d'Arthur font croisade contre les païens tenants de l'ancienne loi. Perceval y est un véritable Christ-Chevalier.
Vers 1225-1228, c'est La Vulgate du Lancelot en Prose, ou corpus Lancelot-Graal, premier roman en prose et en langue vulgaire de notre histoire et dans lequel Guillaume Assolant voyait "le père de tous nos romans". Il s'agit d'une somme immense qui décrit les aventures des chevaliers de la Table Ronde. Au centre du cycle: Lancelot, fils de Ban de Banoïc, province des Marches de Gaule, élevé par la Dame du Lac. Il arrive à la cour d'Arthur, tombe amoureux de la reine Guenièvre, l'épouse d'Arthur. C'est le premier et le meilleur chevalier du monde.
Les 8000 pages de l'oeuvre, telles que la restitue l'actuelle édition critique d'Alexandre Micha() ont contribué à répandre ses exploits dans toute l'Europe comme en témoigne l'extraordinaire profusion de récits héroïques et légendaires consacrés à ce personnage et à ses compagnons d'aventures.
Cette oeuvre en forme de tapisserie est composée en récits qui utilisent le processus du "flash back", entrecroisant les aventures des héros partis à la conquète du Graal. Elle comprend:
- l'Estoire del Saint Graal relatant la venue du Graal en Bretagne au temps de Joseph d'Arimathie,
- l'Estoire de Merlin,
- Le Lancelot en Prose,
- La Queste del Saint Graal,
- La Mort le Roi Artu.
Véritable, pour reprendre l'expression de Jean Markale, "deus ex machina du monde arthurien", la figure de Lancelot du Lac a semblé, à d'aucuns, l'archètype de la culture chevaleresque du XIIème siècle.
Vers 1230, paraît le Tristan en Prose, roman encore plus long que le Lancelot-Graal. A la même époque, lui font suite: Guiron le Courtois, aussi considérable, Perceforest, Ysaïe le Triste...
Aux XIIème et XIIème siècles, ces oeuvres connaissent plusieurs continuateurs: Wauchier, le pseudo-Wauchier, Wolfram Von Eschenbach qui compose un Parzival dont s'inspirera Wagner, Sir Thomas Malory qui écrit une Morte d'Arthur, Ulrich von Zatzikowen et son Lanzelet, le Grimaud...
La littérature arthurienne se répand sur le continent comme motif d'inspiration pour les lettrés mais aussi la sculpture (ex l'archivolte de Modène), les arts graphiques et on possède, à partir du XIIème siècle, de merveilleuses enluminures illustrant les manuscrits de Robert de Boron, de la Quête du Graal etc...
Plusieurs thèmes s'y entrecroisent, à la mode du temps, il en est un qui perdure, celui de la Table Ronde. Il rappelle une situation très ancienne : la réunion des guerriers autour d'un feu central dans la hutte gauloise. Elle est aussi l'image du Monde médiéval.
Dans les romans arthuriens, elle est revêtue d'une triple signification:
1°) La table de la Cène réunissant les apôtres autour du Christ,
2°) la table du Graal qu'institue Joseph d'Arimathie, reflet de la précèdente,
3°) la table fondée par Arthur, pour asseoir sa chevalerie et sa souveraineté où nul n'a la préséance. Seul un siège y est interdit, le siège périlleux .
Ce motif symbolique apparaît à une période (XIIème-XIIIème) où la civilisation médièvale se trouve à son apogée: ce sont les Croisades(), les Templiers, la période d'or gibeline en Italie, temps de haute chevalerie.
C'est aussi une période de synthèse métaphysique et culturelle entre les civilisations arabes, celtes, romaines, nordiques qui s'altèrent réciproquement en se cotôyant notamment à Tolède et au royaume Normand de Sicile.
La plupart des récits arthuriens mettent en scène :
- un souverain,
- un porteur du Graal : Joseph d'Arimathie.
- une Terre promise, île ou cité , un centre.
- des personnages aux dons surnaturels: fées, Merlin...
La critique ne pouvait manquer de s'interroger sur les origines de ces récits. Dans les années soixante, deux thèses sont en présence:
- la thèse celtisante (Jean Marx, Roger Sherman Loomis, Webster, Sir Geoffrey Ashe et plus récemment, avec des fortunes et des références diverses, Jean. Markale et Christian Guyonwarc'h). Ils énoncent que ces romans trouvent leur origine dans les traditions celtes: galloises et irlandaises, et que leur développement est parallèle aux chroniques latines.
- la thèse latinisante: Ferdinand Lot, Pauphilet, Etienne Gilson, Myrrha Lot-Borodine mettent l'accent sur les influences byzantines de l'oeuvre, voir cisterciennes et sur cette courroie de transmission qu'auraient été les Abbayes Normandes.
Pour Edmond Faral, Monmouth a transposé des situations contenues dans les oeuvres latines et ces récits paraphrasent les mythologies et l'histoire romaine .
Pourtant, ces théories ne satisfont pas tout à fait le professeur Jean Frappier, tenant de la chaire de littérature médiévale de la Sorbonne, et qui estime publiquement qu'aucune des théories en présence n'emporte la conviction.
"Quant on interroge, écrit-il, les romans de Chrétien de Troyes, on ne parvient pas à identifier les équivalents celtiques de leur nom, certains portent des noms bien français". Chrétien, estime-t-il, a emprunté ses noms à la Tradition, certains aux littératures celtiques, mais l'évocation des batailles d'Arthur est elle-même semée d'interférences avec d'autres événements, certains contemporains de l'oeuvre, et aucune hypothèse, au fond, n'emporte la conviction. La transmission, conclue-t-il, n'a pû s'établir normalement qu'à partir de régions où celtes et français étaient immédiatement voisins, sur le continent, la zone touchant à l'Armorique, l'Anjou et la Normandie car, au début du XIIème siècle, la civilisation normande atteint un niveau de vie considérablement plus important que celui de la Bretagne.
Or, pense Frappier, il ne peut y avoir de transmission des contes celtiques sans une intense fermentation poètique comme celle qui fut transplantée Outre-Manche après la Conquête. Il ajoute deux facteurs qui lui semblent déterminants:
- l'accession au trône d'Henri II Plantagenêt qui amplifie ce phénoméne,
- le rôle des Abbayes Normandes.
Voyant dans cette littérature des emprunts plus récents et des situations folkloriques. Il invite même ses étudiants à aller chercher plus avant dans un territoire qu'il situe aux Marches du Maine, de l'Anjou, "entre la Bretagne et la Normandie", là où les civilisations normandes et celtiques étaient en contact avec aussi celles du Midi ().
B): RENE BANSARD.
C'est à cette époque qu'un érudit local bas-normand, René Bansard, s'intéresse à ces questions.
René Bansard, est un de ces savants locaux que l'Université a souvent le plus grand tort de mépriser.
Né en 1904, à Grandcamp les Bains, il reçoit une solide formation classique dans sa jeunesse au collège de La Psalette de Laval.
Obligé de gagner sa vie comme employé de banque, c'est parvenu à l'âge de la retraite qu'il s'intéresse à l'histoire de sa famille et de sa région et initie l'une des plus importantes découvertes de l'histoire et de la critique littéraire médiévales.
Ignorant les prises de position de Jean Frappier, il va en effet, arriver, par des voies toutes diffèrentes, à des conclusions identiques au contact d'un terroir, celui du Passais qu'il parcourt quotidiennement.
Le Passais est une entité profondément marquée par ses caractères historique et géographique. En effet, son étymologie même, (Passus = le passage), inscrit dans la mémoire des hommes les atouts d'une région de collines et de landes sauvages, de solitudes boisées où fleurirent depuis la plus haute antiquité les mythologies et les hagiographies. Elle a fourni à la littérature médiévale quelques uns de ses plus beaux thèmes d'inspiration ().
Avec sa ligne de crêtes culminant à près de 300 mètres et formant une défense naturelle à une pénétration Nord-Sud comme les vallées encaissées de la Mayenne et de ses affluents gouvernent aisément le passage d'Est en Ouest, le Passais occupe une position privilégiée sur le plan stratégique qui fit de son histoire une des plus mouvementées des provinces de l'Ouest de la France.
En témoignent les nombreuses batailles sièges et conquêtes émaillant, (de la création du comté de Bellème et Domfront, véritable " Etat-tampon" par Louis IV en 942, à la prise du château de Domfront en 1418 par les Anglais,) l'histoire de cette petite province. Héritière de l'ancien Pagus Cenomanensis, elle sût conserver jusqu'à nos jours des particularismes très vivants.
Lorsque au VIème siècle, saint Innocent, évêque du Mans, envoie vers cette nouvelle Thébaïde des moines qui ont noms Fraimbault, Ernier, Bômer pour y créer, avec leurs ermitages, les premiers ilôts de la civilisation, il est loin d'imaginer l'extraordinaire florès de hauts faits, de récits légendaires et de cérémonies pieuses, de fêtes, enfin, que ce petit terroir coincé entre Maine, Anjou, Bretagne et Normandie va pouvoir sécréter. Il a, de fait, servi de cadre et par là même condensé un grand nombre d'événements festifs qui en font, au plan symbolique, un lieu de passage
Parti dans un premier temps, comme le font nombre d'érudits locaux sur sa propre piste généalogique, René Bansard découvre que plusieurs de ses lointains cousins, les Bansard, habitent sur les marches du Maine, parfois même encore en des lieux nommés Bansardiéres.
Leurs positions correspondent pour lui à celles de juridictions de marches chez les Francs, les bannats. L'une d'entre elles, sur la commune du Châtellier, jouxte la paroisse de Banvou, autrefois la plus au Nord de l'ancien diocése du Mans, le Pays des Cénomans, exactement située en marche de trois diocéses anciens, et avant les circonscriptions ecclésiatiques, de trois pays: le pays breton (diocése de Dol) le pays normand (diocése de Sées) le pays manceau (diocése du Mans). Banvou occupe de fait une position privilégiée dans l'angle de la Varenne et des collines qui forment la ligne de partage des eaux entre le versant de la Manche et celui de l'Atlantique.
A Banvou se croisaient, à l'emplacement du bourg, trois voies romaines: celle de Jublains à Vieux, celle du Mans à Valognes et celle de Rennes à Lisieux.
Et de fait, la racine Ban, d'origine germanique, n'a pû apparaître avant l'arrivée des Francs dans le Maine ni avant l'implantationdes Bretons en Armorique fin VIéme siécle.
C'est là que vient s'établir au Viéme siécle de notre ére, un ermite, St Ernier, envoyé, lui aussi, par saint Innocent, évêque du Mans, qui fonde un ermitage au coeur des solitudes boisées du Passais et dont les miracles défraient la chronique.
En son honneur se tient une procession chaque année vers le 10 Août, aux étranges rites.
Notre chercheur entend là plusieurs récits, celui d'une fontaine qui déclenche des orages lorsque l'on y plonge un reliquaire, d'une aubépine qui fleurit l'hiver et ce autour de Saint Ernier, dont la figure lui paraît avoir fourni quelques traits à la confection d'un personnage de la Table Ronde, Léonce de Payerne (pagus Erneaie), régent du Banoïc dans les récits arthuriens.
Cette "gémellisation" des traits d'un personnage héroïque avec ceux d'un saint personnage est connue, elle vient, d'ailleurs, à l'époque où René Bansard entreprend ses travaux, d'être étudiée par un clerc mayennais, l'abbé Moisan qui en a fait sa thèse de doctorat és lettres. René Bansard élargissant son champ de recherches découvre bientôt que d'autres ermites du Bas-Maine sont, aux marches de la Normandie, dans le même cas que Saint Ernier et que leurs hagiographies se recoupent sur certains points avec ceux de plusieurs chevaliers de la Table Ronde: Saint Bômer (Bohamadus) et Baudemagu, le roi de Gorre, et surtout Saint Fraimbault (Sanctus Frambaldus, soit le porteur-baldo- de lance -framée-) et Lancelot du Lac, meilleur chevalier du monde, héros des romans arthuriens, né en la Marche de Gaule et de Petite Bretagne, en la demeure de son père, Ban de Banoïc .
De ces constats, va se forger, en lui l'intime conviction que le terroir du Passais a servi de terreau à une matière qu'on appelera la Matière de Bretagne et il n'aura de cesse, jusqu'à sa mort de développer ses hypothèses dans ce sens.
Prospectant activement sur le terrain qu'il parcourt en vélosolex pendant près de vingt ans, il en arrive à la conclusion que le pays du Passais, (du latin passus) lieu de passage a également condensé sur son terroir un grand nombre d'évènements symboliques que l'on retrouve, à peine travestis dans la Matière dite de Bretagne. Ainsi, il entreprend, à la façon d'un Schliemmann vérifiant sur place les faits rapportés dans l'Illiade et l'Odyssée pour aboutir à la découverte du site de l'ancienne Troie, il parcourt à nouveau les itinéraires des chevaliers de la Table Ronde partis, par exemple, à l'aventure qui pour secourir la reine Gueniévre enlevée au royaume de Gorre (Gorron) par Méléagant le fils de Baudemagu, qui dans leur Quête du Saint Graal vers le Mons securus (Montsurs?).
Il ouvre ainsi une nouvelle piste qui a d'ailleurs déjà des précurseurs tenus, pour la plupart, à l'époque où ils formulaient pareille interrogation, pour aussi fous que René Bansard l' était de son vivant.
L'un est un fécampois: Max Gilbert et l'autre fut, au XIXème siècle, un écrivain colporteur, Arsène Laîné de Néel, à la production aussi importante que pittoresque et qui attend encore son thésard.
Déjà quelques étudiants s'intèressent à ses travaux , le suivent dans ses déplacements, il manque à l'entreprise qui se fait jour, aux sources de la Légende Arthurienne en Normandie et au Maine, un chef de file. Ce sera le professeur Jean Charles Payen que Bansard rencontre un grand nombre de fois de son vivant et qui, toujours curieux parfois agacé de cette conviction inébranlable qu'il pressent chez son interlocuteur , souvent admiratif de la science accumulée par ce modeste érudit qui, pour continuer ses travaux, a appris tout seul le haut allemend et s'est remis au latin et au grec, lui promet son appui et l'invite même à plusieurs reprises à communiquer devant la Société Arthurienne Internationale.
Bansard est trop timide pour affronter les aéropages savants internationaux, il préfère son terrain et l'amitié que lui vouent quelques disciples aussi éblouis que passionnés. Nuit après nuit, il accumule les fiches, les notes, rédigeant certaine conclusions sur des cahiers format-écolier, poursuivant inlassablement ses contacts, ses recherches, comparant, annotant avec une minutie scrupuleuse le moindre des indices inventoriés sur le terrain qu'il parcourt en vélosolex .
La mort le trouvera à la tâche, une nuit de novembre 1971, alors qu'il rentre d'une de ses tournées solitaires, il est fauché, en plein brouillard, par une voiture, "en la marche de Gaule et de Petite Bretagne"(), sur la route "Flers-La Ferté-Macé" au lieu dit "les Monts".
La piste qu'il a ouverte va connaître de nouveaux développements, J.C. Payen accepte en 1980 de prendre la tête de l'association fondée en 1973, par les disciples de René Bansard, pour sauver les documents laissés derrière lui, de nouveaux élèments rejoignent les premiers pionniers, Christiane et Michel-Vital Le Bossé, puis Michel Pastoureau, Mike Barry, Gilles Susong, Réjane Molina, Philippe Lavenu, Claude Letellier, la fécondité de l'approche Bansardienne n'échappe plus à personne tandis que prend forme la théorie dite de l'enracinement folklorique de la Lègende Arthurienne, qui dispose désormais de son bulletin, le CENA.
L'équipe, qui s'est ainsi formée autour de Jean Charles Payen, partage une conviction qu'il appartient à chacun d'élaborer à partir de disciplines particulières mais transversales:
- la civilisation anglo-normande aux XIIème-XIIIème siècles est certainement la plus riche intellectuellement de l'Occident médiéval chrétien, elle a produit les oeuvres d'art les plus prestigieuses en même temps que ses souverains s'assuraient le contrôle de territoires immenses. De plus, par leurs conquètes, elle se trouve au contact d'un autre grand foyer de civilisation, l'Islam, auquel nous devons sans doute d'être sortis de la barbarie en ces âges héroïques où nos ancètres allaient plus volontiers au carnage qu'à la librairie.
La composition des romans de la Table Ronde s'inscrit, pour les souverains anglo-normands et ceux qui les entourent dans un projet politique, artistique, religieux que les investigations de René Bansard viennent singulièrement remettre en lumière et que chacun d'entre nous va, dès lors, avoir à coeur d'approfondir.
L' enracinement de certaines des traditions arthuriennes dans ce terroir ne fait aujourd'hui plus aucun doute pour personne, tant est prolixe et riche le matériau recueilli et dont nous poursuivons l'interprétation, dans une perspective résolument multiréfèrentielle, c'est à dire en mobilisant au service de notre recherche toutes les ressources que nous offre aujourd'hui l'essor des Sciences Anthropologiques.
On peut comprendre, ainsi, ce qui a déterminé la contamination (J.C Payen) de l'Imaginaire arthurien par le folklore des Marches de l'Ouest en observant plusieurs sources:
A: les littératures orales originales et les coutumes locales, la sensibilité des auteurs du Moyen-Age aux légendes épiques renforcée par les paysages, du Domfrontais,
B: un site Domfront, capitale de coeur des souverains Anglo-Normands, siége de l'intellectualité au XIIéme siécle,
C: le climat politique et féodal de la Normandie aux XIIème et XIIIème siècles.
Toutes ces enquétes déterminent en effet un incroyable faisceau, sur un territoire donné, entre Lessay et Bagnoles, entre Mayenne et Rânes, de similitudes troublantes entre les descriptions de Chrétien de Troyes et de ses successeurs et les paysages réels que ces poêtes ont connu lorsqu'ils séjournaient à Domfront, Falaise, et Argentan. Le circuit "Au Pays de Lancelot du Lac", itinéraire culturel et touristique(), rend compte de la richesse et de la diversité de ce terroir, le Passais, qui a été le théatre, depuis quatorze siècles, d'un grand nombre d'évènements symboliques et culturels qui en font, encore de nos jours, un lieu de prédilection pour l'amateur, l'érudit, celui qui cherche un sens à sa vie, hors des sentiers battus.
Pour nous, comme pour René Bansard, travailler sur la piste Normande consiste d'abord à formuler des interprètations du matèriau recueilli en mettant en oeuvre plusieurs disciplines: la critique littéraire, l'histoire, l'hagiographie, la toponymie, le symbolisme, l'ethnographie .
Chapitre 2. La Quète du saint Graal et des objets sacrés.
"Le Graal est polymorphe, chacun porte en
soi son Graal tel qu'il l'imagine
et le cultive".J.C. Payen, 1981.
Que savons-nous du saint graal?
Le Saint Graal est le vase dans lequel Jésus but pendant la Cène, qu'il utilisa pour dire la première messe et où Joseph d'Arimathie recueillit le sang de ses plaies. Chrestien le mentionne ainsi dans le Perceval de Chrétien, le plus ancien à mettre en scène le fameux cortège du Graal:
"li graaus...la u li sains sans glorieux del roi des rois fu recheus" (XIIème siècle).
Le graal y apparaît comme un objet usuel (écuelle, récipient) au milieu de deux autres objets: le tailloir d'argent et la lance qui dégouline de sang. Il est en or et brille comme le soleil. Jean Markale pense que Chrétien a dû s'appuyer sur un modèle gallois, en effet, les gallois avaient des écuelles très larges et remarquables. Il est porté par une demoiselle. Illuminant de clarté tout sur son passage, il est décrit comme "de l'or le plus pur. Des pierres précieuses y sont serties" (Le Conte du Graal). C'est de sa vision que date pour Perceval le début de ses malheurs, car "le jour où il le vit passer, il n'osa pas demander qui l'on servait de ce Graal". Il apprendra le lendemain que cette non-autorisation à poser la question essentielle condamne la Terre déserte à le rester et le Roi Pêcheur à sa méhaignerie.
A partir de Chrétien on voit insensiblement les récits du Graal passer d'une problèmatique celte à une problèmatique chrétienne fortement influencée par les cisterciens (Robert de Boron) avec un détour par le manichéisme (chez les continuateurs de Chrétien: Wauchier et Manessier).
Au début du XIIème siècle, deux textes adaptent ce thème: le Peredur d'un anonyme gallois et le Parzival de Wolfram von Eschenbach (vers 1200).
Dans Peredur, le Graal est une tête d'homme baignant dans son sang; sur la lance, perle une goutte de sang qui se change en torrent coulant sur le poing du jeune homme qui la porte... Cette version serait très proche des sources populaires du Pays de Galles.
La Quête du Saint Graal devient vite la fin ultime de toute chevalerie. Il est encore décrit comme coupe d'abondance dans le Roman en Prose lorsque, le jour de la Pentecôte, les Chevaliers de la Table Ronde sont réunis, apparaît un vieillard en robe blanche tenant un jeune chevalier vêtu d'une armure couleur de feu (Galaad), qui annonce au Roi et à ses compagnons la venue du Graal, lequel se manifestant dans les airs, remplit la palais de parfums et charge les tables de mets succulents. Les chevaliers de la Table Ronde jurent tous alors, aprés Gauvain, de se mettre en campagne, toute affaire cessante, pour découvrir la vérité du vase trés précieux.
Au terme de la Quête, seuls trois chevaliers, les plus jeunes, Bohort, Perceval et Galaad parviendront au château du Graal, ils assisteront à une messe dite par Josephé, le fils de Joseph d'Arimathie au cours de laquelle Jésus-Christ leur apparaît et assisteront aux mystéres du Graal et de la lance qui saigne.
Mais un seul d'entre eux, Galaad, sera admis à contempler l'intérieur du Vase; ayant considéré les choses spirituelles qui s'y trouvent, il sera ravi au ciel. "Depuis lors, il n'y a jamais eu aucun homme, si hardi fut-il, qui aie osé prétendre qu'il l'avait vu"().
Dans le récit de Wolfram Von Eschenbach, une noble dame est seule à pouvoir porter le Graal, elle a nom Répanse de Schoye "et la nature du Graal est telle qu'il fallait que celle qui en prenait soin fut pure et exempte de toute fausseté...un écuyer porte une lance qui saigne et de nombreuses femmes le suivent portant des accessoires. C'est enfin la reine qui ferme le cortège tenant un coussin sur lequel resplendit un graal d'émeraude verte. "Le Graal était la fleur de toute félicité, une corne d'abondance de tous les délices du monde, si bien qu'on pouvait presque le comparer aux splendeurs du Paradis." Parzival Livre V.
Dans ce roman, il est gardé à "Munsalvaesche par de vaillants chevaliers qui ont leur demeure auprès du Graal. Ces Templiers livrent combat afin d'expier leurs pêchés.... Leur nourriture, ils la reçoivent d'une pierre qui, en son essence, est toute pureté, on l'appelle lapsit exillis. Elle leur donne une telle force que leur corps garde la fraîcheur de la jeunesse. Cettte pierre est ainsi nommée le Graal."(Parzival-l.IX.)
On remarquera la présence de la lance dans les trois textes.
Dans cette version, le Graal est un Graal-Pierre qui fait pendant au Graal -tête de la version galloise. C'est la pierre de Fâl ou pierre de souveraineté des traditions irlandaises. Elle pousse des cris lorsque le roi qui doit règner y pose le pied. On retrouve la problèmatique du siège périlleux.
Markale note qu'à chaque fois qu'il est question du Graal, la femme est présente qui facilite ou retarde le passage, l'initiation.
Le thème de la quête connaît un très grand succès littèraire dès le XIIème siècle avec les continuateurs de Chrétien en Angleterre et sur le Continent (Le Lancelot en prose est écrit par un collectif anglo-normand vivant dans la mouvance des Plantagenêts qui favorisent sa diffusion dans tout le bassin méditerranéen).
En Italie, ce seront les récits de la Tavola Ritonda encore vivants aujourd'hui dans le Theatro dei Puppi. En Espagne, Cervantes et son don Quichotte, lequel, sous un aspect plaisant, n'en fait pourtant pas moins passer un message des plus importants et nous transporte dans l'Univers de la Quète de la femme (Dulcinée) tandis que le plat à barbe qui l'accompagne partout signe assurèment une filiation graalique.
Comme on le voit, le thème du Graal est en lui-même déjà trés prolixe dans les romans arthuriens, et il n'est pas inutile, compte tenu de la grande faveur qu'il a connu et connaît encore aujourd'hui, de s'interroger sur l'origine du mot Graal lui-même.
Le mot GRAAL (pluriel gréaux) apparaît en 1010 dans le testament du comte Ermengaud d'Urgel qui lègue à l'abbaye sainte Foy de Conques "gradales duas de argento". En 1150, le moine Hélinand de Froidmond assimile gradalis(=graal) et scutella (écuelle)(). C'est un nom masculin qu'on trouve répandu aux XIIème-XIVème siècles. A cette époque,il désigne communément une coupe, un vase, de cratalem qui se rattache au grec Kratêra. ()
GRAAL implique donc d'abord l'idée de contenant, grazal (provencal), grial (espagnol) équivalent au calix, d'où calice, et aussi marmite, chaudron (calderon) (). Le crater était un vase où l'on mélangeait l'eau et le vin, c'était aussi un réceptacle à huile.
Grasal, grasale, gresel, Saint Graal signifierait aussi Sang Réel, d'où le culte du Précieux Sang développé en Normandie à Fécamp, nous le verrons. Par assimilation synthématique, le culte du Sacré Coeur en serait héritier... Relique extrèmement célèbre, le Saint Graal était montré aux fidèles de Gênes sous le nom de "sacro latino"; la cathédrale de Toléde le revendique également..
Graal évoque encore l'idée de bassin de fontaine, d'entrée souterraine, de grotte etc.... Il est matrice, utèrus d'où naît le fils des philosophes: d'un point de vue psychologique, il est ainsi conception, symbole évident de la féminité. Qui cherche le Graal cherche la Femme ou la Mére, d'où la parenté du Graal avec le culte de la Vierge Mère.
Adam de Saint Victor, dans un hymne à la Vierge, l'interpellait ainsi:
. Salve Mater Salvatoris,
. Vas electum, vas honoris
. vas caelestis gratiae
. ab aeterno vas provisum
. vas insigne, vas excisum
. Manu sapientiae.
Symbole féminin, le Graal serait donc le Yoni, calice féminoïde où s'enfonce le glaive mâle et d'où ruisselle le sang, image présente dans le roman en prose, lors de la messe de Josephé. On voit poindre ici le complèmentaire du graal: la lance ou le glaive. Leur réunion est symbole de la totalité cosmique.
Une autre interprètation fait ressortir la parenté entre Graal et Calx, la pierre blanche, chaux, ou pierre brûlante, épurante, liée à la pureté, ou encore au calx, le talon. On rapproche là les verbes latins caelere = orner et caedere = tomber et aussi immoler et caedes (chute) prend le sens de sang versé. En français en dérive césure (= taille de pierre). Les pierres taillées cultuelles renvoient au Grand Architecte de la Bible, fondateur du temple de Jérusalem et il faut se rappeler que les Tables de la Loi étaient des pierres taillées.
Chez Wolfram von Eschenbach, le Graal est taillé d'une pierre prècieuse (l'émeraude tombée du front de Lucifer, lors de la chute des Anges = caelum) soit le ciel et aussi le burin, le ciseau du graveur, Le caelator est le ciseleur et aussi l'architecte. La Pierre-Table-Livre est là Table d'Emeraude des Alchimistes. En même temps, il est d'une manière mystèrieuse identifié à son contenu.() Il est encore aqua permanens: le Mercure, vèritable vase caché ou encore le jardin philosophique où le soleil naît et se lève.
René Guènon propose Gradale: livre ou graduale (graduel). C'est le sens de la Parole perdue, originelle à retrouver, d'où la Queste. C'est aussi ce qui demeure caché dans le Grand livre de la Nature des Alchimistes, le Liber Mundi, révèlation du Monde. Dans l'Apocalypse de Jean, il s'identifie à L'Arbre de Vie.. On est ici proche du symbolisme de la Croix et l'on retrouve dans certaines régions les instruments du supplice du Christ associés au Graal et à la Lance de Longin jusque sur les calvaires de la piété populaire.
Plutarque rapporte la légende d'Osiris dont le cercueil, rejeté par la mer sur les rives de Byblos en Phénicie, le pays d'origine du figuier. Là , un buisson le recouvre de telle sorte qu'il est entièrement caché.
Le Roman d'Alexandre évoque le château du Graal, la maison du Soleil où repose un vieil homme endormi qu'Alexandre n'ose réveiller..
La convergence de ces significations, portées par les traditions populaires comme par les compositions les plus savantes, font incontestablement du Graal un Mythe fondateur.
"Avec une belle ténacité, de nombreux récits insistent sur l'ubiquité de l'objet sacré: tantôt transporté directement par Joseph d'Arimathie et Nicodème en Angleterre, tantôt trouvé par Seth au paradis terrestre, retrouvé par le comte de Toulouse aux croisades, tombé aux mains des gènois lors de la prise de Césarée, mêlé à la tragèdie albigeoise et mystèrieusement réapparu en 1921 lors des fouilles de Baalbeck, lsa persistance nous montre la valorisation du symbolisme de. la coupe" ().
De ce fait, nous pouvons nous autoriser à en proposer une lecture anthropologique.
A) signification psychologique.
Carl Gustav Jung montre qu'en alchimie le vase est symbole d'idée mystique. "Il est toujours un, doit être rond, à l'image de la voûte céleste, afin que les étoiles, par leur influence contribuent à l'oeuvre". Dans le même esprit,c'est Rabelais qui donne à son héros le nom symbolique de Panta (tout) gruel (graal).()
Pour la mythologie classique, Philoctète, héros grec de la guerre de Troie était, dit-il, le seul à pouvoir découvrir le temple de Chrysè à qui les Grecs voulaient offrir un sacrifice. Mordu par un serpent qui gardait l'autel, il se blessa en tombant sur une de ses propres flèches empoisonnées. Chrysé lui offrit son amour qu'il refusa et il dépèrit.
Ce mythe serait le prototype de celui du roi du Graal, blessé et malade, et se continue dans la légende du Graal et dans le symbolisme des Alchimistes. Comparable au roi du Graal qui garde le vase, symbole de la mère, le mythe de Philoctète est emprunté à une longue sèrie mythique.
En témoigne encore le mythe d'Hèraclès, lequel a deux mères: la secourable Alcmène, et Héra, la persècutrice, au sein de laquelle il a bu l'immortalité. Héraclès réussit à vaincre les serpents d'Héra quand il est encore au berceau, c'est à dire qu'il se libère de l'inconscient mais Héra lui envoie des moments de folie, durant l'un desquels il tue l'un de ses enfants. Ainsi elle se manifeste indirectement comme une Lamie. Selon une tradition, l'acte se produit au moment où Héraclès refuse d'exécuter la grande oeuvre au service d'Euristée. Nous retrouvons une situation pointée dans le Conte du Graal de Chrétien avec le refus d'intervention de Perceval.
La psychologie des profondeurs interpréte ce recul comme celui de la libido, laquelle, prête pour ce travail, régresse vers l'Imago maternelle inconsciente.
La consèquence en est la folie. L'oracle delphique lui fait savoir qu'il s'appelle Héraclès parce qu'il doit à Héra sa renommée immortelle, puisque c'est sa persècution qui le contraint à ses grands travaux. On comprend le sens de ce grand travail: surmonter la mère et parvenir à l'immortalité.
La libido qui tend vers l'avant exige la séparation d'avec la mère, mais l'aspiration de l'enfant à la mère dresse sur sa route un obstacle sous la forme d'une résistance psychique qui, selon l'expèrience que nous en avons, s'exprime dans la névrose par toutes sortes d'appréhensions, autrement dit par la peur de vivre. Plus l'homme s'écarte du travail d'adaptation, plus son angoisse grandit: elle l'accable partout et de plus en plus en lui opposant des obstacles. La peur des hommes et du monde, en vertu d'un circulus vitiosus, provoque un recul encore accru qui ramène à l'infantilisme et "dans la mère".
L'angoisse de vivre paraît provenir de la mère, en réalité, il s'agit de la peur de mourir qu'éprouve l'homme instinctif inconscient qu'un recul continuel devant la réalité a exclu de la vie. L'Imago maternelle reprèsente l'inconscient.(Jung p.497).
De ce fait, les travaux d'Hercule comme la Quête du Graal reprèsenteraient la lutte contre l'inconscient.
B) lecture symbolologique.
Gilbert Durand voit dans l'emploi du mythe du Graal une surdétermination digestive et alimentaire qui conduit à confondre tout récipient avec l'estomac (comme le montrerait la forme des alambics des alchimistes).
"Le vase se situe à mi-chemin entre les images du ventre digestif et sexuel et celles du liquide nutritif, de l'élixir de vie et de jouvence". Et peu importe les formes attribuées par les traditions ou les auteurs.
Le vase rejoint ici le symbolisme de la boisson sacrée. De fait, il était très important, pour l'homme primitif, de possèder un vase pour transporter l'eau, la vie. D'où la rencontre d'un vase merveilleux dans toutes les mythologies. Il dispense jeunesse et vie, possède parfois le pouvoir de guèrir. Markale() souligne que l'invention du Chaudron fut sans doute, pour les peuplades primitives un progrès technologique important. Elle daterait du Néolithique, soit à l'époque de l'invention conjointe de l'agriculture et de l'artisanat. Consommer du bouilli était un progrès par rapport au rôti. Le chaudron permettait en effet de conserver et de transporter les aliments. Les chaudrons celtes sont ainsi très variés et souvent richement décorés. C'étaient de véritables objets sacrés.
Gilbert Durand remarque encore que dans l'alchimie occidentale () et extrème orientale, l'oeuf philosophique est lié au contexte de regressio ad uterum. De cet oeuf doit sortir le germe philosophal dont les noms se réfèrent à l'intimité: maison du poulet, sépulchre, chambre nuptiale.
Dans la VIIème initiation des Noces Chymiques de Christian Rosenkreuz, le symbolisme de l'oeuf est lié au caveau souterrain dans lequel l'initié découvre "un tombeau triangulaire contenant un chaudron de cuivre, et repose au fond du sépulchre Vénus endormie".
Cet oeuf gigogne est chez les polynésiens l'ancêtre de tous les dieux... se tenant dans sa coquille au milieu des ténèbres depuis l'Eternité. On retrouve cet oeuf temporel dans tous les rites de renouveau (fête de Pâques) comme dans les contes populaires.
De la coquille, on passe au vase, et au vaisseau (coquille de noix). Vercoutre pensait que la légende du Graal reposerait sur une erreur de traduction. Le temple des gaulois s'appelait Vasso galate, traduit par le latin Vas (soit aussi sépulchre du Sauveur car Vas veut dire aussi Sépulchre ou encore navire telle la Nef de Salomon liée à l'aventure de Joseph d'Arimathie). Or, sépulchre, vase, vaisseau, temple, sont psychologiquement synonymes, évoquent l'intimité.
Pour Jean Markale(), le symbolisme de l'objet Graal est certain, c'est une coupe et, comme telle, elle est l'image du sein dispensant la nourriture. C'est un contenant et, dans la version christianisée, le contenu, c'est le Précieux Sang. Le Graal représente la Vierge Marie, mère de Jésus.
En fait, plutôt que l'image du sein, le graal-coupe représente l'utèrus de la Déesse-Mère, qui donne la vie à toutes les créature du Monde, à condition d'être fécondé. Or, l'on sait que le pays du Graal est stèrile, dévasté et qu'on attend le chevalier élu qui doit lui redonner cette fécondité perdue.
La quête est une tentative de reconstitution de l'état paradisiaque qui a précédé la naissance. De même la tentative qui vise à tenter de rechercher la souveraineté serait, dans la société celtique, où la souveraineté est toujours représentée par une femme, celle de la féminité.
Le Graal est ainsi lié au tombeau, car la Mère ne se contente pas de donner la vie, elle est aussi la Terre Mère qui accueille le défunt. Ce double aspect de la Vie et de la Mort correspond à l'image primordiale de la mère. D'où les cultes de passage, (Mystères) qui entretiennent des relations avec le culte des déesses-mères.
Le grand mystère de la vie et de la mort est celui de la religion chrètienne: mort et résurrection, rédemption par le Sang versé remontant aux origines de l'Humanité. Le tombeau du Christ, le calice de la Messe renouvellent ce sacrifice de la Mort et de la Resurrection.
Trésor caché, le Graal ne se manifeste qu'à certaines périodes et une seule personne est en mesure de le découvrir. C'est le thème de nombreux contes de fées où chacun a sa propre représentation du trésor caché: matèriel ou spirituel.
Face aux visages du Temps qui valorisent le régime diurne des Images, ascensionnel et diaïrètique, celui des héros et des idéaux où les principes d'exclusion et de contradiction jouent à plein, et l'on voit très bien que ce règime est celui des guerriers de la Table Ronde lorsqu'ils s'en vont en quête d'aventures, une autre attitude imaginative se dresse donc qui "consiste à capter les forces vitales du devenir, à les transmuter, à incorporer à l'inéluctable mouvance du temps les rassurantes figures de constantes, de cycles qui au sein même du devenir semblent accomplir un dessein éternel".()
Le Graal participe ainsi du régime nocturne des images, de "la chaude et rassurante intimité de la substance". Il est symbole, comme on l'a vu, de Quète de la dame, on passe de l'ascètisme dualistique à une doctrine de l'amour qui va euphèmiser le contexte charnel.
Georges Dumézil a décrit les talismans fonctionnels des cortèges du Graal chez les Scythes(). Etudiant le "Perceval ou le Conte du Graal" de Chrétien de Troyes, écrit entre 1181 et 1190, il en propose trois interprêtations :
1°) pour la thèse chrétienne et liturgique (Myrrha Lot-Borodine, Alexandre Micha, Burdach) le Graal est un ciboire, dernière coupe du Sauveur et utilisée par Joseph d'Arimathie pour recueillir le sang du crucifié, il est aussi tailloir d'argent, patène, associé à la lance qui saigne, la Sainte Lance.
2°) pour la thèse rituelle, païenne et naturaliste,la légende du Graal liée au culte de la fécondité et de la végétation, d'où la visite de Perceval au château du Roi Pêcheur serait une initiation manquée au mystère de la fertilité. Le Graal y est un récipient merveilleux (coupe, chaudron, corne, écuelle d'abondance).
3°) pour la thèse celtique (Marx, Loomis, Frappier), le conte utilise les récits des mythologies et littératures celtiques sur les trésors et talismans de l'autre monde. La lance est une arme divine et royale, lance de feu et rouge de sang, lance du dieu Lug, du dieu Oengus, du roi Arthur capable de tirer du sang du Vent. Mais la théorie celte ne fait état que d'éléments épars. Dumézil a, quant à lui, repéré, chez les Scythes, des objets d'or : charrue, joug, hache, coupe, représentant les trois fonctions indo-européennes :
- la coupe qui sert au culte, (fonction sacerdotale),
- la hache, la flèche et la lance servent à la guerre, (fonction royale),
- le joug et la charrue à l'agriculture (fonction nourriciére).
Or, chez les Tuatha de Dannan, (Irlande), il y avait quatre villes où les Tuatha de Dannan apprirent Science et Magie:
- à Failias était la pierre de Fail qui crie quand un roi prend la souveraineté d'Irlande,
- Tara la capitale suprème, était symbole de la terre d'Irlande et de fécondité,
- à Goirias, était l'épée de Nuadu qui blesse à mort,
- à Findias, la lance de Lug, qui rend invincible,
-à Murias, le chaudron de Dagda, le grand dieu druide symbole d'abondance.
Les objets du cortège du Graal sont donc:
la lance et l'épée, instruments et symboles de la fonction guerrière,
le Graal dont la fonction est magico-religieuse,
le tailloir d'argent à la fonction nourricière.
Le conte du Graal serait ainsi la métamorphose d'un très vieux récit, qui, 4000 ans auparavant, racontait comment un jeune héros prédestiné parvenait, au travers d'un certain nombre d'épreuves , à conquèrir les talismans royaux, symboles des trois fonctions sociales dont le groupement et la conservation garantit la prospérité et restaure une royauté déchue, indigne et impuissante dans un pays frappé de stérilité.
C) l'étude des Traditions populaires vient confirmer ces définitions.
a) Orient et Moyen Orient:
Hérodote raconte, à propos de l'ancètre des Scythes, que quatre objets tombèrent du Ciel:
-une charrue,
-un joug,
-une écuelle,(phialê)
-une hache.
Les fils aînés de Targilaos étaient présents et s'approchèrent pour les toucher. Ils ne le purent car ils s'embrasaient à leur approche. Seul le troisième s'avança, la braise s'éteignit et il fut proclamé roi.
Iran:
Il existe, en Iran, un conte d'esprit manichéen, le Conte de la Perle, où il est question de l'initiation d'un jeune homme sans père et pauvrement vêtu. On retrouve ce thème dans le Parzival de Wolfram qui reprend également à son compte toute la problèmatique manichéenne : opposition jour /nuit, lutte entre Dieu et l'Ennemi.
Les descriptions du château du Graal ressemblent également beaucoup à celles du Ruh I Chwâdeha aux confins d'Iran et d'Afghanistan. Le nom du château du Graal (Munsalvasche) en est d'ailleurs la traduction exacte.
On se réfèrera à ce sujet à notre article() sur la transmission des gnoses islamiques en Occident où nous avons émis l'hypothèse de filiations ésotèriques entre les rédacteurs des récits du Graal, les chevaleries monastiques et les sectes chiites du Moyen-Orient, au XIIème siècle.
Notre ami, Mike Barry, a également depuis déjà plusieurs années mis en évidence les parentés spirituelles entre la mystique musulmane du Moyen-Age et les récits du Graal. Il a publié() une traduction de deux oeuvres du poëte afghan Ahmad Shah Bâbâ, dont nous donnons les derniers vers:
" Sois lumière de la lumière éternelle.
Et quand je vis le cadre du miroir, bien face à face,
Ton visage y fut la Splendeur de l'Etre.
Majestueuse y parut l'Existence du Monde.
Ahmad ! tais ces choses qui doivent être tûes,
Au sein de la Guilde des Hommes de Coeur demeure,
Et respire le parfum du Graal du bon roi Djam".
Et Mike Barry de commenter: "Ahmad Shah clôt son poème par une allusion à un Graal, symbole multi séculaire à la fois royal et mystique. selon l'antique mythologie persane, le roi Djmashêd, souverain de l'Univers, possédait une coupe dans laquelle il pouvait contempler le reflet du Cosmos tout entier. Les rois de l'Iran se faisaient représenter avec une telle coupe, insigne de leurs prétentions universelles".
Motif largement diffusé, ajoute Barry, dans les décors sculptés de l'Espagne mauresque, de la Sicile arabo-normande, de l'Egypte fatimide, de la Turquie et de l'Iran seldjoukide.
Le Graal, attribué par les Musulmans tantôt à l'antique roi iranien Djamshed et tantôt aussi à Alexandre le Grand, a pénètré l'Europe au XIIème siècle. Il observe à ce sujet que, tout autant que dans nos romans de chevalerie, il se voit chargé dans la poësie musulmane d'un lourd symbolisme mystique, représentant "l'âme du roi mystique accompli dont la méditation reflète le Monde; le vin tout symbolique contenu par la Coupe est l'effluve de la Grâce divine dont s'abreuve le Maître du Graal."
Voilà, grâce aux travaux de l'orientaliste Mike Barrry, mis en évidence un beau cas de "retour du refoulé". A l'époque même où l'Occident, pour reprendre l'expression de Gilbert Durand, prescrivant le culte de la raison discriminante et diaïrètique, se choisissait son destin faustien, les oeuvres littéraires les plus répandues, celles qui devaient servir de matrice à tout notre univers romanesque, incorporaient une mystique orientale d'une complexité inouïe, se réfèrant au monde des intermédiaires, de l'Imaginal que nous devions mettre plus de sept siècles à redécouvrir avec Freud et la "Science des rèves "et ses disciples en donnenet le signal et nous y autorisent même si leur interprétation, réductrice, demande aujourd'hui à être dépassée.
Sans doute, les modèles implicitement véhiculés par notre culture romanesque n'y sont-ils pas pour rien?
b) Occident:
Pour autant, la poèsie et la philosophie comme les traditions populaires occidentales, sont également, depuis les âges les plus reculés travaillées par de telles évocations.
Dans l'Antiquité Nordique, le chaudron à hydromel d'Ymir contient pouvoir d'inspiration et de sagesse. il opère des transformations, d'où sa renommée comme Vas Hermètis.
Chez les Tuatha des Dannan, en Irlande, le chaudron de Dagda, qui faisait partie des trésors de ces demi-dieux, était capable de nourrir toute une armée sans se vider.
En Galles, le chaudron de Bran faisait revivre les guerriers tués au combat.
Dans les Mabinogion, le chaudron de Coridwen procurait sagesse et inspiration.
Le chaudron de Tyrnog appartient à la même famille, il ne cuisait que la viande des hommes valeureux.
Dans les objets prècieux de l'île de Bretagne, le panier de Gwyddno Gahanhir (gallois Mwys qui a donné muid, mesure et aussi mensa=table) nourrissait des centaines d'hommes avec le casse -croûte d'un seul.
Le barde Taliesin décrit le vol d'un vase prècieux par Arthur.
Henri Hubert( ) a bien montré que la Quête du Graal, chez les celtes, participe des attaques de l'Autre Monde pour en rapporter le chaudron inépuisable que Cuchulainn conquiert deux fois. Il s'agit, pour lui, d'un mythe de héros civilisateurs qui tiennent en même temps les rôles de dieux agraires et de rois des morts. Et nous avons vu supra quelle parenté symbolique unissait ces deux significations.
A la fin du XVème siècle, on pouvait admirer, au château de Winchester, une vaste table ronde en chêne de dix huit pieds de diamètre accrochée aux murs. Vingt quatre rayons peints en vert et blanc y alternent avec une rose rouge centrale surmontée de la figure d'Arthur(). Elle était signe de la commémoration, toujours présente à cette époque, par la dynastie anglaise du sacrifice de la Cène dont cette table est le troisième témoin, les deux premiers étant la Table du Christ, puis celle de Joseph d'Arimathie et enfin celle qui fut instituée par Merlin.
Toujours visible à la cathédrale de l'endroit, elle appartient aux objets de prestige dont les rois d'Occident se réclament au Moyen-Age pour affirmer leur héritage judéo-arthuro-chrétien et leur souveraineté.
Joseph d'Arimathie, ayant recueilli le sang du Christ en croix dans la coupe de la dernière Cène, fut jeté en prison par les Juifs qui l'acusaient d'avoir dissimulé le corps du Christ, et c'est Jésus lui-même qui lui apparut pour lui donner le Graal et l'investir en tant que premier prêtre en lui apprenant que les trois tables commémorent le sacrifice de la Cène. Joseph, le premier évêque, est le fondateur de la lignée des rois gardiens du Graal, les rois-pêcheurs, qui habitent en Extrème Occident, en Avalon, l'île des pommes de la Lègende arthurienne.
Dans les Romans de la Table Ronde, le motif de l'île d'Avalon apparaît très tôt.
Puisant son origine dans les littèratures orales celtiques, il se propage en France dans le premier tiers du XIIème siècle, comme en témoigne une chanson de geste: "le couronnement de Louis" (1130) où l'on trouve par deux fois l'expression "por tot l'or d'Avalon" soulignant une attitude énergique de refus. Ainsi, l'or d'Avalon évoque l'idée d'une richesse prodigieuse en échange de laquelle on ne saurait accepter de subir une humiliation ou de commettre une indignité.
Cependant, ni Geoffroy de Monmouth, qui fait le premier apparaître le légendaire Roi Arthur, dans son Historia Regum Britanniae (1135) ni Guillaume Wace, qui mentionne la Table Ronde, dans son Roman de Brut (1155), ne parlent d'Or à propos d'Avalon (). Il semblerait, compte tenu de la forme employée par Geoffroy à ce propos (Insulam Avallonis), soit le génitif, que celui-ci représente un nom commun, forme latinisée d'un mot celtique: "Avalla" signifiant pommes ou "afallach" pommeraie. Ingo Awallach en Gallois aurait donné Insula Avallonis, l'île des pommiers en français.
Viendrait à l'appui de cette interprétation le fait que Geoffroy de Monmouth aie traduit son Insula Avallonis de l'Historia par "Insula Pomorum" dans un autre de ses ouvrages, la Vita de Merlini.
Or, dans les légendes celtiques, les pommiers jouent un rôle magique, ils sont "l'autre symbole de l'autre monde", les pommes étant les instruments par lesquels les immortels jettent un charme sur les héros qu'ils veulent attirer dans leur séjour().
Le théme du verger périlleux est d'ailleurs souvent présent dans le roman arthurien, comme le montrent Jean-Loïc Le Quellec et Bernard Sergent(), le caractère merveilleux de ce verger ressortant du fait que ses arbres portent fruits et fleurs en toute saison, ce qui est une caractéristique des jardins paradisiaques de l'Autre Monde. De même, ils attirent l'attention du lecteur sur le fait qu'en Irlande, la baguette d'argent ou la branche portant trois pommes d'or est un insigne de majesté royale. La pomme nourriciére, merveilleuse pomme de vie, conduit à l'Autre Monde et interdit tout retour à qui la consomme. Nous sommes bien dans l'univers mythique du Graal comme l'est, dans la matière de Bretagne, Avalon l'île où les fées, sur lesquelles Morgane règne sans partage, entraînent les héros pour les consoler ou les guèrir, tel le roi Arthur mourant, lequel, si l'on en croit Wace:
"en Avalon se fit porter
pour ses blessures médiciner
encore y est, Bretons l'attendent.
Rex Arturus, Rex Futurus."
d) la Fête et le Graal.
En 1280 , à Magdebourg, eut lieu un tournoi dont le prix était une jeune femme appelée la Sophia. A cette occasion, on planta un camp de tentes appelé le Gral.
A Brunswick, au XVème siècle, le Graal était une grande fête populaire qui se tenait tous les sept ans jusqu'en 1481. Le mot grâlen désignait un joyeux tapage, dans le sens de brailler(grölen). Au XVIème siècle gralisieren ou kralisieren= faire un joyeux chahut était en usage en haut allemand. De même, se rendre aus Grals signifiait aller festoyer. La poésie populaire donne également au mot Graal le sens de lieu de réjouissances. C'est ainsi que dans une ancienne prière de Brème, les onze mille vierges dansent devant Marie, face au Graal céleste.
Nous avons nous-même étudié les Fêtes des Lances qui se produisaient, chaque année aux jours des Pâques Fleuries, dans treize paroisses de l'ancien diocèse du Mans (Cenomanicum) au Moyen-Age, toutes font état du culte des reliques de la Passion (Lance et calice du Précieux Sang). Les conditions socio-historiques d'apparition de ces cérèmonies sur fond de croisade, l'intérêt que semblent y avoir porté les Plantagenêts, nous est apparue étrangement semblable au climat qui entourait la composition des récits du Graal.
Plus profondèment l'univers de la Fête est très proche de celle du Graal tel qu'il apparaît dans les récits que nous venons de mentionner.
En effet, une des caractèristiques de la fête est, dans toutes les sociétés, la réunion des membres du Groupe social et c'est prècisèment lors des réunions solennelles de la société arthurienne que les romanciers médiévaux nous présentent comme la société idéale, qu'apparaît, en la fête de Pentecôte la coupe du Graal qui rassasie tout le monde.
Tous insistent sur la fonction nourricière du Graal, la coupe d'abondance, et nul ne songerait à priver une fête d'un de ses constituants fondamentaux qui est justement l'abondance, jusqu'à l'excès des nouritures et boissons. Ainsi, toute fête serait un peu un graal en autorisant la transgression alimentaire ou encore sexuelle, (la Quête de la femme).
Enfin, la fête tient ses origines du repas commémorant la victoire des fils sur le père, la mise à mort effective ou symbolique des tenants du pouvoir. Le Sang en est le signe qui rappelle ce sacrifice et là encore toutes les légendes et récits graaliques insistent sur ce symbolisme sacrificiel de la coupe sacrée.
De même tous les récits du Graal insistent sur le repas sacrificiel qui suit la mise à mort d'un cervidé (chasse au Blanc cerf) précèdant la renaissance du Pays désolé.
3) la Quête du Graal et la Normandie.
L'espace normanno-manceau n'échappe pas à cette contamination mythologique.
L'une des forces de la théorie de l'enracinement folklorique de la légende arthurienne que nous avons développée depuis trente ans, c'est d'avoir mis en évidence l'importance de ce terroir qui, depuis la plus haute antiquité, est en correspondance avec l'Imaginaire de la Quête tant à travers des personnages emblèmatiques, les saints ermites fondateurs du VIème siècle que par l'inscription dans les toponymes, les coutumes locales, l'architecture religieuse et dans les paysages eux-mêmes de ces éléments qui en font le pays des Grandes Merveilles.
Les chemins de la Quête du Graal passent par le Maine et la Normandie, ils empruntent sans doute, comme commence à le mettre en évidence notre ami Georges Martin, qui travaille sur les rapports de la Légende Arthurienne et du Midi, la route de l'étain, des Saintes Maries de la Mer à Glastonbury en suivant les voies antiques de l'époque, via la Mans et le passage du Passais.
Ainsi, le culte du Saint Graal est clairement manifesté dans les traditions populaires des Fêtes des Lances, au XIIème siècle, à la cathédrale du Mans et dans nombre de paroisses de son ancien diocése dont celles de Champagné (toujours vivante de nos jours) et à Saint Georges de Rouellé prés de Barenton, paroisse où l'on trouve une légende arthurienne à la Fosse Arthour et nombre de toponymes aux résonances arthuriennes.
Chaque année, à Pâques fleuries, les Francs Bouchers du Mans avaient à coeur, encore au débutn du dix neuvième siécle, de célébrer les processions du Graal et des autres objets de la Passion par d'étranges rites chevaleresques().
-1116: deux seigneurs du Maine rapportent du Saint Sépulchre un reliquaire en forme de croix,
-1135-1143, Hugues de Saint Calais, évêque du Mans,fait confectionner un vase ayant la forme d'une navette,
-1150, quand Henri II Plantagenèt prend possession du Maine,il fait des offrandes à Saint Julien du Mans (dont la figure mythologique est bien proche de celle de Simon le Lèpreux, un des premiers détenteurs du Graal), parmi ses présents: une coupe ornée de pierreries et une épée sertie de pierres précieuses.
On trouverait également sans doute, à Montsûrs (Mons securus?), actuel chef lieu de canton du département de la Mayenne, aux marches angevines, lieu d'investigation sur ce théme et ce d'autant plus que la structure du bourg et de la forterersse médiévale qui dominait autrefois cette place frontière comme la dédicace de l'Eglise, à Saint Julien, figure de Simon le Lépreux, qui passe pour avoir été un des détenteurs du Graal, sont loin de nous avoir livrés leur secrets.
A Saint Fraimbault de Lassay, prés de Lassay les Châteaux, l'église romane du lieu porte, à l'angle Nord Ouest de sa construction, une dalle funéraire de la période mérovingienne marquée du double signe du tréfle (symbole trinitaire) et du Graal qui vient compléter ici le quaternion mystique objet de la Quête.
C'est ici que Saint Fraimbault (Fram baldus de Laceio le porte lance du lac) vint terminer ses jours comme Lancelot du Lac,le Valet de Tréfle, dont il partage et le nom et la légende. Il y mourut moine chantant messe avant que ses reliques soient transférées à l'initiative d'Hugues Capet en la collégiale Saint Frambourg de Senlis où les capétiens ne manquèrent plus de lui rendre hommage en célébrant son culte. En 1147, Charles VII et Aliénor d'Aquitaine observaient toujours cette tradition.
A Passais la Conception, en Normandie, sur des lieux chargés de souvenirs arthuriens( ), chaque année, le jour de Pentecôte, on vend encore de nos jours, à la sortie des offices religieux de l'Oratoire du Passais, une curieuse pâtisserie appelée "cônets" ou encore "trous" et qui représente, de fàçon très explicite, l'union des organes masculins et féminins.
René Bansard attachait également beaucoup d'importance au rôle tenu par l'abbaye de Perseigne, fondée en 1147 par Talvas de Bellême, aux marches de Normandie et du Perche, dans la diffusion du théme du Graal.
D'abord à cause de la similitude des armoiries de cette abbaye et de celles de Perceval le Gallois, et aussi parce qu'il s'interrogeait sur le personnage d'Hélinand, moine de Perseigne, contemporain d'Adam, deuxième abbé de Perseigne, que l'on retrouve au lit de mort de Marie de Champagne.
Hélinand de Froidmond est l'auteur des fameux "Vers de la Mort" et l'on attribue aussi à Hélinand de Perseigne un Commentaire sur l'Apocalypse et des gloses sur l'Exode dans lequel il s'inquiète de la nature et de la forme du Graal. Alors, de là à lier les deux personnages? L'enquète reste à faire.
La ville du Mans, pour sa part, outre le fait d'avoir vu naître Henri II Plantagenêt, conserve une des plus anciennes copies des Romans de la Table Ronde (MS N° 354). Attribuée à Gautier Map, chapelain d'Henri II, elle fut écrite vers 1250-1260 et concerne la partie relative à l'Estoire del Saint Graal ou Joseph d'Arimathie.
Map a placé tout prés de là, aux lisières de la forêt de Perseigne, un des épisodes de son roman, au Gué Chaussé, (le Guéchocie), forteresse du Saosnois, territoire colonisé par les Saxons. Les exploits auxquels s'y livrent Crudeus et Mordrains ne sont guère plus remarquables en cruauté que ceux des Talvas.
Enfin, à chaque extrémité de la Normandie, deux églises célébres ont développé un culte en rapport avec le mythe qui nous occupe.
A Mortain, on montre dans la collégiale saint Evroult, (XIIéme siécle) un reliquaire irla)ndais, le Chrismale étudié par Claude Letellier et Jean-Charles Payen, qui a sans doute servi de support aux romanciers qui fréquentaient des lieux proches de la légende tristanienne. L'on reconnaît en effet en l'Abbaye Blanche de Mortain, toute proche, la Blanche Abbaye de Nonains, du roman en prose, où se réfugient les reines Héléne et Evaine, méres respectivement de Lancelot et de Bohort et Lionel, dont les figures ne sont pas sans évoquer les "reines mortes" du Conte du Graal. Ne sont-ellles pas, en effet, mortes à la vie mondaine?
Tout prés on peut également retrouver les sites du Mal Pas, lié au souvenir de l'ordalie d'Yseut et celui du Saut de Tristan.
Les lieux de mémoire et les paysages Cotentin se révèleront à l'enquête sans doute des plus féconds relativement à ces interrogations. Nous montrons ci-aprés (au chapitre 5) quel lien a pû s'établir entre la région de la Baie du Mont Saint Michel et la Quête.
Il faudra également reprendre l'enquête esquissée par René Bansard et problématisée par Gilles Susong dans notre second ouvrage collectif sur le rôle joué par l'Abbaye de Blanchelande, prés de Varenguebec et de son abbé Pierre le poète, (1167-1213), dans la constitution des thémes de la Quète et en particulier dans l'élaboration d'un roman arthurien souabe le Lanzelet d'Ulrich von Zatzikowen, écrit à la fin du XIIème siècle.
A Port-Bail, une légende de navigation préside à la fondation de l'Eglise Notre Dame, haut lieu de sainteté au Moyen Age. Là encore, bien des indices nous donnent à penser que l'Imaginaire local a pû contaminer celui des romanciers de la Quête, ce qui reste à inventorier.
A l'autre extrémité de la Normandie, à Fécamp, l'Abbaye de la Sainte Trinité garde également le souvenir du passage de Joseph d'Arimathie qui transporta le Graal en Occident.
Une tradition orale rapporte qu'au premier siécle, un coffret de plomb s'y serait échoué contenant une ampoule du Précieux Sang recueilli par Joseph d'Arimathie, thématique, on en conviendra, bien proche de celle du Graal.
Une fontaine jaillit à cet endroit et le culte du Précieux Sang, encore vivant de nos jours, se développa rapidement, à tel point que l'abbaye de la Trinité fut le premier lieu de pélerinage normand avant le Mont Saint Michel. Construite de 1170 à 1220, soit à l'époque même de la rédaction des récits majeurs du cycle arthurien, elle fut un lieu de vie intellectuelle intense et accordait même une protection spéciale aux trouvéres chargés de glorifier la précieuse relique, indice supplémentaire, s'il en fallait encore, du rôle joué par les Abbayes Normandes dans l'élaboration et la genése de la littérature de l'époque...
La Quête du Graal à l'époque contemporaine.
De nombreuses sociétés ésotériques et initiatiques se sont intéressées au Mythe du Graal.
Un écrit de la loge de Saint Louis des Amis Réunis à Calais indique que l'on donnait autrefois le grade de Chevalier de la Table Ronde du Roi Arthur dans un rituel primitif de cette loge. Plus surprenant, en 1785, lors du convent de Paris, le baron Gleichen déclarait, citant des sources Rose-Croix, que les maçons "seraient venus en Angleterre sous le roi Arthur" (). Toujours est-il que l'usage d'une Table Ronde serait indispensable à certains travaux de hauts grades du Rite Ecossais(). Ces indications, difficilement vérifiables, montrent en tout cas, ce qui n'est pas pour nous surprendre, la convergence des intérêts au moins sur le plan symbolique.
A Tintagel, en Cornouailles, le "Hall de Chevalerie", siège de l'Ordre International des Chevaliers et Dames de la Table Ronde de la Cour du roi Arthur à Camelot, construit à la gloire du Roi Arthur et de ses chevaliers dans un style néo-gothique par Sir Thomas Glasscock, Grand Maître de l'Ordre au début du siècle, est également utilisé par les maçons de la Grande Loge Unie d'Angleterre de l'endroit, d'ailleurs propriètaires des lieux qu'ils entretiennent avec un soin constant.
Sur le versant maléfique, il n'est jusqu'aux nazis qui ne s'occupèrent du Graal pour se l'approprier. On sait que les dignitaires du parti à la Croix Gammée encouragèrent un personnage énigmatique, Otto Rahn, à le rechercher en pays cathare(). L'on prête aussi à Hitler l'intention d'avoir voulu faire représenter le Parzival de Wagner le jour de l'ultime victoire du nazisme. Il semblerait que l'intérêt de l'Ordre Noir pour le Graal proviendrait d'une interprètation partielle et partiale alimentée par des fantasmes mortifères de la description de la milice du Graal (les templiers), très élitaire dans le texte de Wolfram mais qui n'y est pas moins orientée vers le bien et qui et dépositaire d'une tradition sacrée. Rien à voir, bien entendu dans leur conduite avec les atrocités commises par les adeptes de la race soit-disant pure. Auraient-ils d'ailleurs vraiment lû le récit de Wolfram qu'ils y auraient appris la filiation dont se réclame le poète: celle d'un Kyot le Provencal qui aurait trouvé à Tolède le manuscrit d'un clerc juif du nom de Flegetanis descendant du roi Salomon. Dans cette affaire, un imaginaire morbide l'a très vite emporté sur l'analyse littéraire la plus élèmentaire. On connaît la suite...
De nombreuses organisations se réclament du Graal et de la Quête chevaleresque. La difficulté consiste souvent à discerner le bon grain de l'ivraie. Nous avons dû nous même transformer le nom de notre association de "Présence et Recherche du Graal" en "CENA (la Cène, le Banquet)" afin de n'être pas confondus avec une organisation à tendance sectaire intitulée "Lumière du Graal", à la publicité luxueuse et tapageuse trés présente dans le Midi de la France et dont tout nous indiquait qu'elle utilisait le mythe si saintisme du Graal à des fins régressives. En effet, ce mythe a attiré nombre de perversions, dans la mesure où il était séparé de son contexte, dé-lié de la Quète des objets célestes qui l'accompagnent dans sa constellation: l'épée ou la lance, la pierre de souveraineté, la Table Ronde image cosmique du monde en devenir.
Le thème du Graal est d'abord un symbole universel, il faut encore mentionner son exploitation au théatre: du surréaliste Julien Gracq (le Roi Pêcheur) au pataphysicien Boris Vian (Le chevalier de Neige créé à Caen en 1945 par Jo Tréhard et repris pour être monté en opéra à Strasbourg avec une musique de Georges Delerue) et dans le Cinéma contemporain: Richard Thorpe (Les Chevaliers de la Table Ronde avec Ava Gardner et Robert Taylor), Eric Rohmer (Perceval le Gallois), Syberberg (le Parzival de Wagner), John Boorman (Excalibur), Georges Bresson (Lancelot du Lac), les Monthy Python (Sacré Graal), Walt Disney (Merlin l'Enchanteur), Steven Spielberg (Indiana Jones et la dernière croisade qui reprend le théme de l'intérêt des nazis pour le Graal) etc...
Le Graal, coupe d'abondance, caverne, esquif abandonné aux eaux vives vers le pays des fées, coeur mystique et réceptacle du Précieux Sang est bien, en effet dominé par un symbolisme des images qui se réfère à la Terre Mère primitive, et l'on aurait également à interroger, de ce point de vue aussi, le mythe du paradis perdu, état d'indifférenciation providentiel (au sens du verbe latin providere= fournir en abondance), c'est à dire entièrement soumis au bon vouloir et aux lois de la Providence qui est aussi la divinité. Quand le pacte est rompu avec cet état de grâce originel (et l'on en trouvera, là encore, de nombreux exemples dans le vocabulaire politique contemporain), l'homme doit s'assumer, vivre dans le provisoire mais aussi dans la Liberté, son plus précieux bien.
C'est le règime héroïque des images qui n'est guère plus satisfaisant dans la mesure où,-l'histoire le montre sans arrêt-, la tendance à la domination est, elle-même, porteuse de son cortège d'erreurs et de misères induites.
La Table Ronde, en activant la mise en commun des énergies et en abolissant jusqu'à l'idée même de hiérarchie, réalise la conjonction des contraires, passe de l'individu au communautaire, nous place dans les perspectives ouvertes de la personne.
Le succès résurgent de la thématique du Graal n'est certes pas un hasard comme y insiste Gilbert Durand dans "Beaux Arts et Archètypes" montrant qu'Imagination religieuse et imagination poètique sont liés.
La période de haute culture que connaît le royaume anglo-normand-angevin aux XIéme-XIIéme siècles (Normandie ducale et régne des Plantagenêts) y trouve, comme nous le montrerons ci-aprés en étudiant les thémes des amants immortels et du Temps dans la littérature liée au cycle du Graal, une étonnante démonstration lorsque le vieux calendrier religieux chrétien et les imaginaires locaux entrent en résonance avec les visions celtes et orientales.
"Le mystére du Graal, écrit, Gilbert Durand, affirme au cours des siécles, une présence, mais la présence d'un non dicible, d'un indicible qui exige cependant d'être questionné (...) car ce creux, ce cri paroxysmique de l'âme, ce Trés Saint Trésor essentiel est l'archétype même du religieux: c'est ce qui en assure l'universalité tant de fois signalée chez les Celtes, chez les Iraniens, les Latins, les Grecs, les Arabes et bien entendu dans le corpus de l'Occident chrétien.. c'est quelque chose apporté du Ciel sur Terre"
Chapitre 3: la question des marches.
"En face d'une littérature cléricale qui s'obstine à cultiver l'héritage antique, les poëtes vernaculaires cherchent à s'enraciner dans le terroir... l'enquête est à poursuivre, il est des traditions qui parlent. Il est des traditions qui survivent comme celle des fontaines magiques..." J.C. Payen. Domfront, 1983.
A) Les Marches de Bretagne.
Des collines du Perche aux Landes de Lanvaux, à toucher Vannes, c'est bien la même réalité que le terrain nous renvoie, celle d'un pays de transition matérialisée sur le plan géographique par ce que l'activité humaine nous a légué de l'antique forêt de Brocéliande s'étirant sur prés de 300 kilométres d'Est en Ouest et 120 kilométres du Nord au Sud.
Historiquement, la notion de bannat (juridiction de frontière à l'époque franque), vient la renforcer en établissant des Bansardiéres sur le pourtour de l'ancien pays des Cénomans, aux frontières des pagi gallo-romains.
De nos jours les toponymes de Moulins la Marche (Orne), de Brains sur les Marches (Mayenne), du Passais (de passus le passage), en attestent encore la réalité.
Réalité entretenue par les souverains régnants qui, de 911 à 1204, n'eurent de cesse de se rendre mutuellement hommage en marches(). Ainsi, si Guillaume le Conquérant devient Comte du Maine en 1062, aprés avoir vaincu les Manceaux, il prend la précaution de faire prêter hommage par son fils au Comte d'Anjou et cet hommage a lieu à Alençon, à la frontière du Maine et de la Normandie.
Autre exemple, Alain III, duc de Bretagne, prêtera hommage à Robert de Normandie en 1030, au Mont Saint Michel, également en Marches.
Réalité mythique et littéraire encore que cette marche.
Mythologique parce que des forêts du Perche à celles de Lande Pourrie ou de Paimpont(), même si la mythologie est toute récente, nous retrouvons les mêmes récits légendaires véhiculés par la tradition orale:sur une ligne qui suit ces mêmes solitudes boisées, plusieurs châteaux "Gannes", sont attachés à de sombres légendes de trahison, comme le Ganelon de la Chanson de Roland, lui-même comte des Marches de Bretagne, présence de fées souvent liées à des implantations mégalithiques, chasses fantastiques etc...().
Réalité littéraire puisque, nous l'avons établi, Aliénor d'Aquitaine, la petite fille de Guillaume IX d'Aquitaine, le prince des troubadours, et son époux Henri II, firent aux Marches du Maine de fréquents séjours à Domfront, Falaise, Argentan..
A leur cour, lettrés, troubadours et théologiens développaient une littérature s'inspirant certes des traditions latines et celtes, des thèmes occitans mais aussi des situations de l'époque et des folklores et hagiographies locales.
L'évocation de l'Orient et de ses mondes imaginaux, telle la terre de Hurqalya et ses cités célestes, n'y tenait sans doute pas la moindre des places, suite à la présence d'Aliénor à Antioche, lors de la seconde croisade, en 1147-1148, à la cour du patriarche de l'endroit, un certain Raoul de Domfront.
On trouve encore sur cette marche, au carrefour de plusieurs provinces, les abbayes de Saint Evroult Notre Dame du Bois, de Lonlay l'Abbaye, l'Abbaye Blanche de Mortain, celle de Savigny le Vieux, dont les filiales, dans l'Ouest et en Grande Bretagne, ont joué un rôle considérable dans la diffusion des corpus et des idées.
On peut encore citer l'Abbaye du Mont Saint Michel, aux rives de la mer de Cornouailles, et sa réplique en Cornouailles britannique. La mer, aprés la conquète formant plus vraisemblablement lien que frontière.*
Réalité théologique du fait de l'influence des théologiens trinitaires et des cisterciens dans la rédaction et la diffusion des écrits arthuriens tel cet Achard de Saint Victor, originaire de la plus vieille famille du Passais, évêque de Sées puis d'Avranches au XIIéme siécle et familier d'Aliénor d'Aquitaine.
Il est rédacteur d'un traité consacré à la Sainte Trinité, le de Trinitate, considéré par les spécialistes comme l'un des documents "les plus étincelants et les plus inattendus de la pensée occidentale" ;
Pays de marches, aux confins de Bretagne, de Normandie et du Maine, le Passais a formé de tous temps une contrée intermédiaire entre ces provinces que reliaient de très anciennes voies antiques dont l'une d'elles, le "chemin potier", joignait entre eux les bassins des rivières de la Mayenne, de la Sonce de la Varenne et de la Vire (3).
Pour revenir et illustrer un sujet déjà bien étudié, celui de l'enracinement folklorique de la légende Arthurienne, et participer à cette idée, patiemment défendue par l'érudit ornais René Bansard, que ce terroir du Passais, s'il a quelque chose à voir avec le pays des Grandes Merveilles dont parlent les anciens romans, a, de ce fait, servi de cadre et par là même condensé un grand nombre d'événements festifs qui en font, au plan symbolique, un lieu de passage, nous montrerons le parallélisme frappant entre nombre de situations hagiographiques locales et la vie légendaire de quelque héros arthuriens.
Connu longtemps pour ses étendues boisées escaladant une succession de collines formées par le vieux relief armoricain, il devint très tôt un haut lieu du druidisme dont monuments mégalithiques et traditions rappellent l'emprise.
Les légendes hagiographiques décrivant l'arrivée des moines civilisateurs du Passais au VIème siècle les représentent en effet souvent occupés à détruire les bois consacrés aux "faux dieux", telles celui des prêtresses d'Eros qui avaient élu domicile sur le territoire de l'actuelle paroisse de St Bômer les Forges, du nom du saint qui brisa les autels de leur culte, leurs idoles et menhirs. Ainsi qu'on le verra plus loin, les saints ermites fondateurs de la civilisation dans ces contrées retirées se trouvèrent tôt nantis, dans l'âme populaire, par une sorte de retour des choses, des vertus que l'on attribuait précédemment aux divinités des sources et des bois, le culte nouveau se superposant à l'ancien sans trop de difficultés au niveau de la pratique quotidienne.
Une des caractéristiques du Passais, c'est donc, aujourd'hui, l'existence de traditions très vivantes dont nous devons l'origine aux .moines défricheurs du VIème siècle. Leurs établissements monastiques ayant disparu dans la grande tourmente des invasions normandes aux IXème-Xème siècles, le Passais s'est retrouvé, vers l'an Mil, très convoité par les Bretons à l'Ouest, par les Normands au Nord, par les comtes du Maine et d'Anjou au Sud et par les rois de France à l'Est.
A l'époque médiévale, l'histoire du Passais, alors inféodé aux seigneurs de Bellème, est constamment marquée par sa résistance aux luttes des grands féodaux. C'est Guillaume le Conquèrant qui s'en rendit maître le premier en le faisant entrer dans sa mouvance vers 1050. Il lui fallut encore bien des efforts pour s'en concilier les habitants dotés d'un fier esprit d'indépendance.
Après la conquête de l'Angleterre par les Normands et la mort du Conquèrant, les luttes reprirent et c'est Henri 1er Beauclerc qui fut choisi comme prince par les habitants de Domfront. Etonnante démonstration de ce particularisme des habitants du Bocage élisant, en pleine féodalité, leur chef et souverain !
Les monarques anglo-normands ne l'oublieront pas et l'on sait qu'au XIIème siècle, Henri II Plantagenêt et Aliènor d'Aquitaine y firent de fréquents séjours, tenant cour renforcée à Domfront en Passais, leur "capitale de coeur", y accueillant poètes et troubadours, clercs lettrés, dotant tout le pays richement en foyers de culture au travers de l'abbaye de Lonlay et de ses prieurés fort nombreux en Passais, en Normandie, dans le Maine et Outre-Manche.
Cette capitale, Domfront, qui possédait aux XIIème-XIIème siècles, un château fort flanqué de tours formidables tombera au XVIème siècle aux mains du roi de France.
A partir de cette date, si l'histoire du Passais se confond, politiquement, avec celle du royaume, un certain nombre de sursauts de révolte n'en continuèrent pas moins à affirmer le droit de ses habitants à la différence, des révoltes des "Nus pieds" de Mantilly au XVIIéme siécle aux révoltes contemporaines des "Bouilleurs de crû" ou contre le remembrement via celles de la Chouannerie au XVIIIéme siécle.
Ces divers épisodes inscrits en lettres de sang et de désespoir dans l'histoire du Bocage démontrent, à l'évidence, que les peuples de cette région, loin de se complaire dans une sorte de résignation stupide et farouche, durent trouver en eux-mêmes, dans les situations les plus précaires, l'exaltation du sentiment de leur souffrance, la conscience de leur force et la responsabilité de leurs actes, composantes indissociables d'une identité sociale et culturelle plus régie, pour reprendre la distinction de Chantal Mallet(), par l'impératif d'égalité-altérité que par celui, courant de nos jours, d'égalité-réciprocité..
Naguère définie comme une nation à part entière, avec sa langue, ses lois et son Eglise, la région du Bocage, témoigne largement aujourd'hui de cette identité. Elle se nourrit d'un irrésistible refus d'ingérence, d'une défense forcenée, nourrie de douze siècles d'isolement, mais aussi de travaux et d'entretien d'une nature souvent hostile, domestiquée au prix d'innombrables efforts individuels et dont les résultats peuvent se lire dans l'admirable tracé paysager du Bocage, de l'identité culturelle de cette petite région qui reste un lieu de transition entre Maine, Bretagne et Normandie certes, mais aussi et bien plus entre Tradition et Modernité, entre refus d'autant plus forcené qu'il est souvent inconscient de l'acculturation et conformité sociale.
L'étude des traces laissées, autour des cultes érémitiques dans l'Imaginaire et l'histoire collectives est tout à fait édifiant.
A: les littératures orales.
Le Passais a conservé, outre une floraison très importante de traditions orales, dont un corpus important de légendes et de chansons populaires, une réputation d'isolement, de particularisme ethniques et culturels qui ont contribué à lui forger une identité à part.
Il est tout à fait surprenant de redécouvrir de nos jours, comme René Bansard nous a appris à le faire, derriére nombre de récits arthuriens, des traditions locales, des fêtes locales, comme ces fêtes des Lances trés célébrées au pays cénoman ou encore d'établir des parallélismes non moins surprenants entre les récits hagiographiques des ermites du Bas-Maine, les récits contemporains des rédacteurs et certains épisodes de la vie aventureuse des chevaliers d'Arthur.
Ainsi St Bômer, Bohamadus, comme Baudemagu périt de maniére déloyale et préméditée, assassiné par tois seigneurs félons, comme lui on l'entendait encore gémir dans son cercueil trois jours aprés sa sépulture.
Autre exemple: au XI éme siécle, le Saosnois avait pour maître Guillaume Talvas dit le cruel, comte de Belléme. De même que Crudeus fit saisir Joseph d'Arimathie et précipita sa défaite et sa mort, de même Guillaume Talvas se rendit célèbre pour un pareil forfait.
Et l'on pourrait multiplier les synchronies et parallélismes...
Les paysages du Passais, aussi secrets et mystérieux que ses habitants laissent deviner, plus qu'ils ne livrent, une sagesse populaire qui a sû tracer là l'empreinte collective d'une humanité vivant en harmonie avec son environnement dont bien peu d'oeuvres d'art rendent compte de nos jours.
Gilles Susong, a ainsi analysé un de ces paysages dans lequel il reconnaît, force arguments à l'appui, un site arthurien célébre, la fontaine d'Yvain, le Chevalier au Lion, le roman de Chrétien.
Claude Letellier a procédé à de semblables enquêtes au pays de Mortain, où prit souche Béroul, l'auteur du plus ancien Tristan connu.
On trouve de fait de nombreuses analogies entre les thémes légendaires développés dans le Passais et ceux de la culture locale confrontée à celles des vikings, des celtes, des romains voire des Assassins du Vieux de la Montagne dont un chercheur du XIXéme siécle nous apprit jadis la présence probable au château de Domfront à la fin du XIIéme siécle, à l'époque de la rédaction des récits arthuriens à la cour d'Aliénor.
B: un site Domfront
.La capitale du Domfrontais, autrefois Domfront en Passais et son formidable château sont de fait le noeud de toute l'affaire.
C'est Louis IV, roi de France, qui en 942 érigea la seigneurerie de Belléme et de Domfront pour séparer la Normandie de l'ancien Ducatus Cennomanicus(), empécher l'expansion normande vers le Sud, contenir les Bretons qui occupent alors les rives de la Mayenne et s'opposer aux comtes du Maine en accord avedc le roi de France.
Yves de Creil, seigneur de Belléme reçut cette mission; il dépendait du roi de France pour la Ville de Belléme, tenait Domfront du comte du Maine et devait hommage au duc de Normandie pour Alençon. Il en résulta pour cette famille une puissante et fiére indépendance que seul Guillaume, cent ans aprés, devait parvenir à réduire.
C'est un seigneur de Belléme, Guillaume Talvas qui construisit le château de Domfront vers 1020 sur un promontoire rocheux s'avançant au dessus de la Varenne, non loin d'un gué (le Pont sous l'eau) également remarqué au VIéme siécle par un ermite du Bas-Maine, saint Front, qui y avait établi un ermitage, sur la voie romaine de Jublains à Vieux.
Mais l'épisode médiéval le plus étonnant concerne la façon dont les Domfrontais, aprés la mort de Guillaume se choisirent un suzerain en "élisant" Henri Ier Beauclerc, le troisiéme fils de Guillaume, resté sans héritage en territoire, exilé, et en lui offrant la ville, épuisés qu'ils étaient des méthodes de gouvernement de Robert de Belléme, lequel avait profité de la faiblesse de Robert Courteheus le duc de Normandie, pour étendre son emprise sur les marches.
Henri Ier n'oubliera jamais ce geste faisant de Domfront sa capitale de coeur et lui apportant la prospérité.
Lorsque Robert Courteheuse renonça au trône d'Angleterre qu'il revendiquait et que son frère lui abandonna la Normandie, Henri ne conserva qu'une seule place forte, Domfront signe de l'intérêt qu'il lui portait.
Les domfrontais avaient choisi un prince avisé et cultivé, celui-ci devait bien le leur rendre en faisant défiler à Domfront, pendant quarante ans, l'élite intellectuelle du temps et parmi eux, Geoffroy de Monmouth, l'auteur de l'Historia Regum Britanniae, de la Vita Merlini et des Prophéties de Merlin.
A sa mort, en 1135, Henri Ier Beauclerc, laissait une ville opulente et dont la réputation incitera ses successeurs Henri II et son épouse Aliénor à accorder d'autant de place à Domfront que cette place était au contact de leurs états du Sud avec ceux du Nord. On imagine sans peine que leurs séjours, au milieu de la cour la plus brillante d'Europe, y amenaient volontiers tant les troubadours poitevins ou aquitains que Chrétien de Troyes, attaché à la fille d'Aliénor, Marie de Champagne.
Havre de paix, comme le souligne encore Pierre Bouet, la cité de Domfront est au XIIéme siécle une capitale culturelle et intellectuelle et la présence à la cour d'Aliénor et d'Henri du théologien Achard de Saint Victor, qui baptisera d'ailleurs en 1161, la petite Aliénor future reine d'Espagne et grand mére de saint Louis, ne fait que confirmer ce constat.
On peut estimer qu'Achard de Saint Victor, né dans la premiére famille noble du Domfrontais, à Pasais la Conception impose sa vision des choses divines et notamment développe ses arguments en faveur du dogme de la sainte Trinité, partout présente dans les écrits arthuriens, pour faire évoluer une pensée scholastique marquée par le dualisme ambiant..
Que l'on pense ainsi à l'universalité du symbolisme du trois, de la triade, somme dramatique des différentes phases, comme l'esquisse d'un mythe théophanique de la totalité, on le retrouve encore sur le caducée d'Hermés, prototype du fils, dans le symbole lunaire des trois Maries, correspondant aux phases de la lune, dans la condensation en dyade vierge Noire/Blanche, dans les trois ordres de la société féodale, eux-mêmes tributaires de la tripartition fonctionnelle chére à Dumézil, ce sont aussi les trois Tables Rondes, les Trois Monts: St Michel, Tombelaine, et Dol, l'abbaye de la Trinité fondée à Caen par Mathilde, celel de Fécamp etc...
C: le climat politique et féodal
.Le principal artisan incontesté de la rédaction des écrits arthuriens est donc Aliénor d'Aquitaine, femme au destin magnifique, petite fille de Guillaume IX d'Aquitaine, le prince des troubadours, qui fut d'abord reine de France avant, par son mremariage avec Henri II Plantagenêt en 1152 de devenir la souveraine la plus puissante de son temps, reine d'Angleterre, duchesse de Normandie et d'Aquitaine, comtesse du Maine etc...
Epouse de Louis VII, elle manifesta beaucoup d'attachement aux reliques des saints ermites du Passais déposées en la collégiale Saint Frambourg de Senlis, premiére capitale des rois de France par Adélaîde la femme d'Hugues Capet, elle même fille d'un duc d'Aquitaine, Guillaume III et petite fille de Rollon, duc de Normandie.()
Deux monuments seront ainsi consacrés la même année (1177) à cette grande cause:
- la reconstruction de Saint Frambourg de Senlis, c'est à cette occasion quel'ouverture des reliquaires des ermites du Bas-Maine est pratiquée et procure une surprise de taille aux assistants: à côté des reliques de Saint Fraimbault, les experts reconnurent les corps de St Gerbold, évêque, le bras de St Evroult, abbé, le corps de la Bienheureuse Louéve, reine de la Bretagne Armorique, le corps de la Bienheureuse Berthe et celui de St Baumer, abbé. C'est le 15 Mai de l'an 1777, que le roi de France vient fêter l'événement avec une foule considérable de seigneurs et le légat du pape.
- la rédaction du Lancelot de Chrétien.
A Saint Frambourg, douze clercs étaient chargés de "chanter nuit et jour les louanges de Dieu et celles de leur Saint Patron".
Aliénor, estime Réjane Molina, "voyait résumée en Saint Frambourg l'expression de la continuïté du fait Aquitanique et en avait fait à la fois le protecteur du royaume et celui de la famille royale, l'élevant ainsi sur le même piédestal que Saint Denis".
La collégiale, restaurée depuis 1974 par le pianiste Georges Cziffra, devint alors un des plus importants dépôts de reliques du monde médiéval.
En développant à son tour le culte de Saint Fraimbault, Aliénor obéissait ainsi à deux impératifs:
- d'une part elle rendait hommage à son ancêtre Adélaïde, reprenant, un siécle et demi aprés, une tâche qu'elle estimait sacrée et ce d'autant plus que du Passais, devenu possession des Plantagenêts, étaient originaires les reliques déposées à Senlis. C'est devant le tombeau de saint Fraimbault qu'Hugues Capet fut acclamé roi des Francs et l'on voit sans peine Aliénor remplacer Senlis par d'autres lieux de culte en tentant d'accaparer le patronage de St Fraimbault, alias Lancelot du Lac, archétype de la chevalerie et de contrebalancer ainsi l'autorité du roi de France.
- de l'autre, devenue reine des celtes anglais, Henri II et elle devaient contribuer par des gestes symboliques à se concilier leurs bonnes grâces, l'hostilité des saxons étant irréductible depuis leur spoliation par les Normands.
Ainsi, les souverains anglo-normands-angevins, en magnifiant les exploits d'Arthur, qui le premier avait résisté aux saxons, se réclamaient de la légitimité de l'héritage arthurien, donnaient aux celtes une revanche symbolique et se les attachaient.
L'invention des tombes d'Arthur et de Guenièvre à Glastonbury s'inscrit dans ce projet comme le don que fera Richard Coeur de Lion de l'épée Excalibur à Tancrède de Sicile.
La rédaction des écrits arthuriens participe aux rivalités entre familles régnantes: Capétiens et Plantagenêts et l'on voit aisément à quel point le rôle d'Aliénor d'Aquitaine y fut prépondérant.
L'intérêt des Plantagenêts pour notre région s'explique aisément dés lors que l'on se rend compte du rôle de frontiére qu'elle jouait entre leurs diverses possesions et surtout aux portes du duché de Bretagne et du royaume de France.
De fait les romans arthuriens vont décrire la cour d'Arthur comme la plus brillante d'Europe, celle qui donne le ton à toutes les autres. Arthur a vaincu les autres rois et inquiéte les rois du Continent en raison de son prestige comme Henri II l'a emporté sur Louis VII ne serait-ce qu'en épousant Aliénor qui l'avait répudié et en s'assurant du duché de Normandie et de toutes les possessions d'Aquitaine, devenant du même coup plus puissant que son suzerain le roi de France. D'où la coutume de l'hommage en marche qui consiste à imposer au suzerain de venir recevoir l'hommage de son puissant vassal en faisant lui-même la moitié du chemin. les lieux nommés Blanchelande, en Normandie, en gardent la mémoire.
Il ne fait pour nous aucun doute que les lecteurs des Romans de la Table Ronde lisaient aisément dans ces situations romanesques des histoires plus contemporaines.
Comme Henri II vis à vis de Louis VII, Arthur doit tribut à son suzerain, l'empereur et entre en guerre avec lui.
Racontées par les clercs normands: Guillaume Wace, Gautier Map, Chrétien de Troyes et de nombreux anonymes formés à l'ombre du clocher des abbayes normandes, ces histoires vont perdurer, soigneusement entretenues, à la gloire de leur commanditaire puissant.
Un exemple illustre cette transposition de faits contemporains des écrivains du temps au légendaire arthurien, c'est celui de la prophétie du Léopard appliquée à Lancelot:
"Merlin dit que du roi qui mourra de chagrin et de la reine douloureuse naîtra un merveilleux léopard fier, hardi, enjoué, courageux et gai qui surpassera en orgueilleuse vaillance toutes les bêtes de Bretagne qui auront affiché leur orgueil devant lui".
On sait que le léopard est l'emblème des ducs normands et il ne fait guére de doute que le léopard héraldique est lié à l'évolution des armoiries Plantagenêts comme le remarque Michel Pastoureau qui fait observer qu'il est souvent opposé au lion, animal royal par excellence().
B) Le Petit Maine.
Autre pays de transition, le Petit Maine, au pays des gaulois diablintes dont les romains détruisirent plus de 70 villes, nous disent les chroniques, est limitrophe du Passais et de l'Avranchin.
C'est Charlemagne qui, restaurant les voies romaines y consolida la frontière Ouest de ses états et donna une réalité politique à cette Marche en en confiant le commandement à son neveu Roland, autre héros d'une grande geste littéraire médiévale.
En 863, par le traité d'Entrammes, Salomon, roi des Bretons, se reconnaît vassal du Roi des Francs pour toute la Marche Franco-bretonne, mais, deux ans après, s'allie aux Normands pour ravager le Maine, le Poitou et la Touraine.
En 816, Charles le Chauve sépare Salomon des pirates normands en lui cédant, à l'entrevue de Compiègne (811), le Cotentin et le pays d'Avranches dont Salomon confie la garde à Gurwan, gendre du roi Erispoë.
Gurwan assassine Salomon et nomme Méen gardien des Marches, lourde tâche sur un espace fréquenté par les pélerins montois et dont le PONT MEEN (PONTMAIN) sera la place forte édifiée sur un vieux castrum romain.
Cette période et cette marche sont le temps et le lieu de luttes féroces entre Bretons et normands qui s'acharnent à reconquérir leurs positions.
Le Bas Maine était alors un espace de sites sauvages et désertiques, de forêts, qui attirait de nombreux ermites tel Saint Berthevin né à l'Orberie, prés de Saint Hilaire du Harcouët, dont la chaire domine le Vicoin. Sur cet ermite, nous renvoyons au parallèle esquissé par Gilles Susong dans notre second ouvrage collectif entre le modèle hagiographique fourni par la vita de ce saint et l'épisode du Vilain Hideux, gardien des bêtes sauvages dans le roman de Chrétien: Yvain ou le Chevalier au Lion.
De même Guillaume Firmat également honoré en Passais et à Mortain, y installa un ermitage au XIIème siècle.
En 911, par le traité de Saint Clair sur Epte, Charles le Simple accorde aux Normands la Neustrie tandis que les Bretons gardent le Cotentin et l'Avranchin que les Normands n'auront de cesse de leur ravir.
C'est Guillaume Longue Epée qui mettra fin à la domination bretonne en 933 en installant la paix normande dans cette région qui fut, on le voit bretonne, ce qui peut également expliquer les contacts entre les deux peuples, leurs légendes, leur folklore, et les lettrés qui fréquentaient les cours seigneuriales et les abbayes situées à la Marche.
Chapitre 4. Ermites et chevaliers.
Pour illustrer les liens qui se forment, dans le roman arthurien, entre personnages hagiographiques et héros chevaleresques, nous étudierons trois figures gémelles particulièrement représentatives:
Ernier et Léonce de Payerne.
Ortaire et Arthur,
Bômer et Baudemagu.
Saint Ernier
.Compagnon de Saint Fraimbault, Saint Ernier n'est pas moins célébre que lui dans le Bocage Normand.
Comme lui, son hagiographie recoupe, sur certains points, celle d'un compagnon de la Table Ronde: Léonce de Payerne, intendant du roi Ban de Banoïc.
Né en Aquitaine, d'une famille noble, il vint comme ses compagnons à la demande de Saint Innocent, évêque du Mans et se signala bientôt par sa sainteté, son aptitude à faire des miracles, allant même jusqu'à ressusciter les morts.
Son zéle le conduit tantôt à Banvou, tantôt à Charné (Ernée), et à Céaucé occupé qu'il est à l'évangélisation de la contrée.
Visité par Clotaire, il réitéra pour lui et sa suite le miracle de la multiplication du vin et lui prédisit la victoire sur ses fils révoltés.
Au retour, indique René Bansard, le roi lui manifesta son contentement par l'octroi de quelques biens et notre ami supposait qu'Ernier avait peut-être une autre mission, celle de monter la garde aux entrées menacées de la Bretagne. La légende qui veut qu'il se soit adjoint trente compagnons, dix pour chacun des lieux qui gardent sa mémoire, ces lieux se situant aux marches de Bretagne, sur des itinéraires fréquentés à l'époque.
Le parallélisme des légendes d'Ernier et de Léonce de Payerne n'est pas moins étonnant:
1)- Ernier est averti en songe, comme tous ses compagnons, que leur pére touchait à ses derniers moments; ils reviennent alors à Céaucé où meurt Saint Fraimbault,
- Léonce de Payerne est en compagnie d'un grand concours de peuple quand ils assistent à la mort de Lancelot dont l'âme est emportée au ciel.
2)- Léonce reçut un jour l'ordre de se mettre en route émanant de Merlin qui lui apparaît,
- de la même façon, St Ernier reçut son ordre de départ d'une voix de femme, sa mére, qui l'appelle à Céaucé. Un de ses protégés, qui ne pouvait pas l'entendre, ayant mis son pied droit sur le pied gauche du saint, entendit aussi la voix surnaturelle.
St Ernier est honoré à Banvou où sévissait également Léonce de Payerne, intendant du Banoïc.
Dés sa mort, sa tombe fut honorée à l'égal de celle d'un saint. Et son culte est loin de s'éteindre, comme en témoignent les processions qui sont faites en son honneur, chaque année à la date anniversaire de sa mort, le 9 Août, aux jours hernus (canicule), prés d'une chapelle qui porte son nom, au Vieux Banvou, les processions aboutissant dans un champ aux ifs centenaires.
La procession de St Ernier à Céaucé et Banvou.
La procession de St Ernier à Céaucé est en effet tout à fait fascinante et ceci pour deux raisons: la premiére, c'est qu'elle a survécu dans sa forme traditionnelle jusqu'en 1978, date à laquelle elle fut remplacée par "une marche priante " et la seconde c'est parce que le "P'tit Tour" appartient incontestablement au folklore du Bocage normand.
Dans sa version traditionnelle, elle avait lieu pendant deux jours, les Lundi et Mardi de Pentecôte. Etablie en l'honneur de St Ernier en sa qualité de "patron des cultivateurs et de protecteur des moissons", elle formait une double boucle parcourant le territoire des communes environnant le Mont Margantin, autrefois repaire des sorciers du bocage et lieu des sabbats nocturnes.
Le "Grand Tour", qui avait lieu le Mardi et ne se faisait, depuis la Révolution, que par intermittences, s'est révélé être d'une longueur de 41 Kms 410, et a eu lieu pour la dernière fois le 6 Juin 1870.. Quant au P'tit Tour qui se tenait le Lundi de Pentecôte, et sur lequel il est aisé de recueillir de nombreux témoignages, il atteignait encore la longueur de 18 kms et était organisé chaque année.
Partant aux aurores de chez eux, les bocains qui n'auraient, pour rien au monde, manqué ce rendez-vous de la religion populaire se rejoignaient vers 7 h 30 à l'église de Céaucé où l'on faisait cortège, enfants de choeur et clergé précédant le reliquaire de St Ernier, bijou de cuivre doré en forme de bras surmonté d'une main et contenant un fragment de l'os de l'avant bras du saint. Des volontaires-hommes se relayaient par deux pour le porter tout au long du parcours, un piquet de cinq pompiers formant une haie d'honneur tandis que les fidèles reprenaient en choeur les cantiques dédiés à St Ernier.
De réduction en réduction, le parcours a fini, en 1978, par perdre son caractère de boucle et se réduit à un aller et retour entre le bourg de Céaucé et le sommet du Mont Margantin.
Aussi sympathique est la procession, dérivée de la précédente qui se déroulait à Banvou, la paroisse la plus au Nord de l'ancien diocèse du Mans, le 9 Août, jour de la fête patronale St Ernier. Elle draînait, nous assurent ses témoins(26), jusqu'à 3000 personnes. On y portait en cortège un petit reliquaire contenant le "doigt" de Saint Ernier, la procession s'organisant ainsi:
- Croix et Bannière de la paroisse,
- clergé,
- reliquaire et statue de Notre Dame des Champs,
- enfants,
- hommes et femmes.
Elle descendait de l'actuel bourg de Banvou au Vieux-Bourg où se trouve une fontaine dans laquelle on plongeait le reliquaire, les années de sécheresse, pour obtenir la pluie, ce qui ne manquait jamais de se produire comme l'attestent de nombreux témoignages.
Ce que l'analyse de ces phénomènes de la foi populaire nous révèle, n'est pas moins intéressant que leur relation elle même.
D'abord, leur origine se perd dans la nuit des temps et si les historiens sont d'accord pour fixer au VIéme siècle la venue de ces saints personnages dans notre région, aucun ne se hasarderait à dater l'essor de leur culte, on sait simplement que la Reine Adélaïde, femme d'Hugues Capet développa, à la collégiale St Frambourg de Senlis, au Xéme siècle, le culte des reliques de ce saint et de ses compagnons du Bas-Maine, plaçant la dynastie que son époux venait de fonder sous leur protection. Exemple imité, deux siècles plus tard, au même endroit par Louis VII et son épouse Aliénor d'Aquitaine. Mais pour ce qui est de l'origine des processions elles-mêmes, nous en sommes réduits aux interprétations.
Certes, on peut invoquer des liaisons possibles avec les manifestations probables de rites pré-chrétiens dont le Passais, comme toutes les régions rudes et sauvages, aurait été un des derniers bastions.
A propos de saint Ernier, on dit encore que tout prés de son monastére un buisson d'églantine fleurit en hiver, suite à un miracle du saint.
De nombreuses traditions orales se répandent aussi tant sur les Sabbats du Mont Margantin que sur les miracles accomplis par nos ermites pour frapper les populations et extirper des âmes de leurs premiers fidèles les tentations de retour en arrière. Il est en fait assez difficile de faire la part à ce propos de la volonté hagiographique des clercs qui leur succédèrent aux différentes époques de l'histoire et de la transmission orale.
Trés féconde, relativement à ce type d'interrogation, est la remarque de Mircea Eliade, quant aux survivances communément constatées d'une partie de la religion populaire de l'Europe pré-chrétienne, dans les fêtes du calendrier et dans le culte des saints. Pour lui, la "théologie populaire se laisse saisir dans les fêtes saisonnières et le folklore religieux;(27).
Les célébrations du culte de St Ernier à Banvou et à Céaucé sont également marquées par cette symbolique.
La procession de Banvou a lieu le 9 Août, mais cette date se trouve, liturgiquement parlant, dans le temps de Pentecôte et pour avoir longuement interrogé les protagonistes de la fête St Ernier de Banvou et participé avec eux à la renaissance, le 10 Août 1985 et le 9 Août 1988, de cette procession interrompue depuis plus de quarante ans, nous avons constaté à quel point se regroupent, autour du schème de descente, les opérations rituelles qui s'y déroulent:
-d'abord, la procession descend physiquement du bourg, situé sur un promontoire, à la chapelle du Vieux Banvou, sise au fond des marais de la Varenne, trois kilomètres plus bas,
-ensuite l'épisode de la descente du reliquaire (ou de la bannière) au creux de la fontaine qui déclenche les orages viennent conforter d'autres récits plus anciens et qui ont trait à l'autre reliquaire de St Ernier que l'on portait également en procession les années de sécheresse de Céaucé à Notre Dame Sous l'eau de Domfront, aux bords de la Varenne.
Il arriva aussi que le curé de l'endroit trempât la relique dans le bénitier. Toujours est-il que le culte de St Ernier est indissolublement lié aux rituels d'immersion, au monde aquatique comme il nous a été donné de le découvrir lors de la procession sus-mentionnée et accomplie sous une pluie battante!
Mircea Eliade voit dans ces rituels d'immersion le signe de la régression dans le préformel, de la dissolution des formes, de la réintégration dans le mode indifférencié de la préexistence. Pour lui le contact avec l'eau comporte toujours une régénération: d'une part parce que la dissolution est suivie d'une nouvelle naissance, d'autre part, parce que l'immersion fertilise et multiplie le potentiel de vie. Au plan chrétien, les eaux abolissent les formes, lavent les péchés, purifient et régénèrent à la fois, donnent naissance à l'homme nouveau.
La légende de l'églantine qui fleurit en hiver et interprétée par Gilbert Durand comme signe du souffle divin qui donne âme à tous les corps, de l'aniamtion de l'âme du monde, sorte de substantification de l'invisible cette symbolique florale signe dans le monde sensible la présence de l'invisible souverain bien, elle est signature de la beauté, présence du Bien même dans la sensibilité la plus basse.
A Banvou, lieu de sépulture de St Ernier, à Céaucé où mourut St Fraimbault et à Lassay où il repose, on rejoint de façon très subtile, au travers des rituels aquatiques et des cultes dévolus à ces héros, le lien qui existe dans toutes les religions, on pourrait presque dire qui les fait exister en tant que telles, entre le berceau et la tombe, entre le ventre maternel (les eaux primordiales), et le sépulchre, notre dernier berceau chtonien.
Gilbert Durand a longuement insisté sur cette inversion du sens naturel de la mort que facilitent les religions et qui permet cet isomorphisme où la "terre devient berceau magique et bienfaisant parce qu'elle est lieu de repos".
Héros mythiques et saints protecteurs sont, pour le bocain, lieu possible de projection, d'identification, viatique vers l'au-delà et, par l'analogie constante où le plongent les rituels, ouverture à l'Harmonie.
Notons enfin à ce sujet que comme les fêtes arthuriennes, la Pentecôte est le temps choisi pour ces réjouissances qui attirent de grands concours de peuple, le roman arthurien La Quête du Graal est sans ambiguîté à ce sujet et s'ouvre sur cette citation:
"le jour de la Pentecôte, nous dit le conte, le roi Artus et la reine Gueniévre vêtirent leurs robes royales et posérent leur couronne d'or sur leur tête(...) " quand tous les chevaliers ont pris place à la Table Ronde, apparaît le Graal qui les rassasie et tous rendent grâces à Dieu, "seigneurs dit le roi, Notre Seigneur nous donne certes une haute marque d'amour en venant nous rassasier de sa grâce en un si haut jour que celui de la Pentecôte".
On remarquera la parenté qui unit la Pentecôte populaire du bocage, vouée aux cultes de fécondité du Bocage avec leurs processions rogatoires qui sont mises en oeuvre au temps de la reverdie et celle du Graal à la cour d'Arthur où triomphe cette nouvelle coupe d'abondance, matrice universelle, lieu de tous les renouvellements.Au creux des marais du Bocage, l'emplacement d'une forteresse mérovingienne ceinte de fossés, prés de la source miraculeuse, évoque déjà immédiatement la parenté qui existe entre le mystérieux cCorbénic, le château du Graal et ce lieu qui a vu naître Lancelot, né Galaad, et périr son père le bon roi Ban.
Claude Gaignebet fait remarquer à ce sujet la parenté qui existe entre Ban ou ben, forme élidée de Belenos, et le culte de Saint Ernier, également célébré à Beaune (ville de Belen) où il est honoré sous le nom d'Eternon, (Dieu vous bénisse) ou encore avec le gaulois Bane (corne) qui se trouve ici proche de ses attributs bocains, (patron des bêtes à cornes ou Cornu comme Herne le chasseur sauvage, coiffé de ramures comme le Cernumnos gaulois).
Saint Ortaire et Arthur.
A la sortie de Bagnoles de l'Orne, route de Saint Michel des Andaines, le modeste ermitage du Bézier atteste de la présence au coeur du VIème siécle de l'un de ses ermites défricheurs de la forêt primitive et grands civilisateurs de ces contrées alors autant sylvestres que sauvages.
Ici, l'on honore Saint Ortaire et Sainte Radegonde.
Jean Fournée et de Pierre Courcelle ont décrit() l'origine et les manifestations du culte de Saint Ortaire tels que nous les résumons ici:
L'ermite Ortaire vint s'installer dans le Bocage Normand au VIème siécle, époque où de nombreux solitaires évangélisaient les solitudes boisées du Passais, pour la plupart d'entre eux à la demande de saint Innocent, alors évêque du Mans. C'est aprés avoir vécu prés de trente ans dans une grotte de la région de Vire où il se nourrissait de racines mais où la piété des fidéles finit par l'incommoder, qu'il se retira dans la région où nous sommes, plus inaccessible. C'est ainsi qu'il fonda l'oratoire du Bézier à Bagnoles de l'Orne.
Nos auteurs soulignent l'absence quasi compléte de sources fiables à son propos, son hagiographie étant le fruit du travail des Bollandistes au XVIIème siécle. On sait simplement qu'il y avait au XIIème siécle un reliquaire de Saint Ortaire à l'abbaye du Mont Saint Michel.
Il était vénéré dans de nombreuses églises et chapelles normandes et Jean Fournée en compte 89 en Basse-Normandie et dans l'Eure, toutes lieux de pélerinages et de célébrations notamment à la date de la naissance du saint, le 15 Avril, transférée ensuite (mais on ne sait pas quand exactement) au 21 mai, une année où l'on fétait la Pentecôte à cette date, puis traditionnellement aux Lundi ou Mardi de Pentecôte, comme c'était recommandé par le clergé de l'époque..
Les statues ou vitraux le représentant le montrent tenant un livre dans la main gauche et, dans les plus anciennes, une curieuse canne ou bâton pastoral à deux têtes en forme de TAU, souvent remplacée maintenant par une crosse d'évêque. Il y figure sous l'habit de l'ermite ou encore en coule bénédictine voire sous celui d'un évêque (chasuble et dalmatique). Au Bézier, sa tête est surmontée non d'une mitre mais d'un diadéme.
Là, il passait pour opérer des miracles en faveur des goutteux, arthritiques et des rhumatisants. De fait son culte reste attaché, dans la dévotion populaire, à tous les maux qui concernent l'appareil locomoteur. Ainsi, on lui demande de veiller au développement moteur des enfants.
Plus particuliérement, à Malloué dans le Calvados, il est le patron des lavandiéres de l'endroit et à Granville celui des épiciers, mais pour Jean Fournée, il s'agit de patronages tardifs.
A Bagnoles de l'Orne, les pélerins observaient un rituel particulier qui consistait à placer dans les fourchets des arbres d'alentour des pierres (les châteaux) au volume proportionné aux maux dont ils souffraient et ceci, à la hauteur de leur affection. Si quelqu'un prenait ces pierres, il prenait aussi le mal sur lui. Aujourd'hui, dans la chapelle du Bézier, les pélerins déposent toujours ces pierres, mais au pied de la statue du saint ou se contentent d'inscrire une intention au dos d'une image le représentant.
Ajoutons enfin que Saint Ortaire n'est pas honoré seul à Bagnoles de l'Orne, son culte est lié à celui de Sainte Radegonde, ancienne reine des Francs, fêtée le 13 Août, et honorée là comme protectrice des moissons, à la date des Robigalia (fête de la Rouille). On l'invoque également pour guérir les maladies de peau et du cuir chevelu. Les statues des deux saints sont placées de part et d'autre de l'autel dans l'oratoire actuel qui ne date que du début du siécle. Tout prés, l'église abbatiale de la communauté des Servites de Marie abrite également une statue récente de Saint Ortaire du au maître sculpteur Pierre, de La Ferté-Macé.
Etymologie.
Certains auteurs ont fait dériver Ortaire d'Arthur, en mettant l'accent sur leur racine commune RT RITA= le rite, soit l'ordre prescrit dont Claude Rivière nous apprend la parenté avec les formes ARTUS (ordonnance) et Arthmos (lien, jonction),. Il renvoie cette formation à RTA (védique) ou ARTA qui signe l'ordre du cosmos, le rapport entre les dieux et les hommes.
Cependant, Flûtre() signale Ortus employé pour Artus dans le Didot-Perceval, dans Beaudous, roman d'aventures de Robert de Blois au XIIIéme siécle, dans Le Bel Inconnu de Renaud de Beaujeu, dans le Brut du trouvére anglo-normand Wace, dans Brun de la Montaigne, dans le do chevalier a l'espée, dans Li roman de Claris et Laris, dans le Livre de messire Cleriadus, dans Cligés de Chrétien, et dans le lai du Cor de Robert Biquet.
Pour Henri Fromage, président de la Société de Mythologie Française, qui fait observer le glissement du latin articulus à l'orteil français, on aurait là, analogiquement, une référence à la capacité de Saint Ortaire à guérir les maladies des articulations encore attestée aujourd'hui, comme on le verra ci-aprés.
Egalement, la racine ORT vient du latin Hortus, le jardin, ou encore l'école (le jardin comme lieu d'enseignement, par exemple Epîcuri Hortus,) elle même provenant du grec KORTOS qui désigne un lieu entouré d'arbres et de haies, voire une enceinte et plus familiérement la nourriture des animaux.
Nous reconnaissons déjà, dans ces définitions, une représentation assez exacte du lieu où l'on honore Saint Ortaire à Bagnoles de l'Orne, l'oratoire du Bézier est effectivement entouré d'arbres, véritable jardin au coeur de la forêt, lieu d'enseignement aussi et de méditation puisqu'aujourd'hui encore, l'ordre religieux des Servites de Marie y tient monastère.
Signalons enfin, sur le site, deux fontaines au vertus curatives et un chêne à la Vierge également objet de dévotions.
Légendaire.
Dans les traditions orales de la région, la légende fondatrice du culte de ce saint le met en scéne à l'époque où un dragon qui aurait trouvé refuge dans le défilé rocheux où coule La Vée, terrorisait la population locale en réclamant son tribut de bétail puis, une année de disette, une jeune fille vierge.
Saint Ortaire, armé de son chapelet et de sa foi, l'aurait, aprés une invocation à Saint Hilaire, vaincu en le pétrifiant. En témoignerait, de nos jours, cette tête monstrueuse qui, au sommet du roc au Chien, semble garder le défilé en face de l'établissement thermal.
A. E. Poessel() met en paralléle cette légende avec le récit gallois du combat du roi Arthur contre le dragon à Tearn-Wadding, combat dont le souverain sort vainqueur aprés une invocation à Saint Héryl. Ceci posé, il nous paraît intéressant d'examiner les éléments symboliques qui président au culte de Saint Ortaire et de tenter de percevoir si ceux-ci ont perduré dans l'imaginaire collectif.
D'abord, l'anthropologie symbolique nous permet de préciser certains points qui nous semblent particuliérement redondants dans les manifestations du culte de Saint Ortaire que nous venons de décrire.
Essai d'analyse symbolique.
Les dates auxquelles on célébre le culte de saint Ortaire n'ont pas manqué de retenir notre attention.
D'abord, il passe pour être né le 15 Avril, soit sous le signe astrologique du Bélier (21 Mars-20 Avril), signe de fécondité. Le Bélier, c'est l' embléme d'Hermés qui est aussi gardien de troupeaux. Il correspond au Lug gaulois, le dieu polytechnicien, "lequel transcende toutes les classes et assume toutes les fonctions"().
Nous sommes dans le temps liturgique de Pâques, dont la célébration varie en fonction de la pleine lune de printemps (14éme jour), temps des processions de Rogations, autrefois fête des Robigalia où l'on invoquait Robigus, le dieu agraire, contre la rouille du blé. A cette époque on demande au ciel la pluie et les fruits de la terre.
A la mi-Avril, estime Claude Gaignebet, "le jardinier conjugue les effets redoutables du lever des Pleiades et de la canicule."
La Pâque pour Gilbert Durand(), se greffe peut-être sur une vieille fête agraire cananéenne, celle de la récolte de la premiére céréale mûre,l'orge, et il insiste sur le fait que celle-ci entraîne la place de la célébration de la Pentecôte, cinquante jours aprés, or, nous venons de voir que lorsque l'on a déplacé la date de célébration du culte de Saint Ortaire pour la fixer à la Pentecôte, une année où ce culte tombait un 21 mai et la Pentecôte est celle de la moisson du blé.
C'est à dire que le calendrier de la célébration du culte de Saint Ortaire observe exacement celui de la célébration des deux grandes fêtes juives luni-solaires: Pâques (c'est aussi le temps de Beltène chez les Celtes) et la Pentecôte.
La liaison avec les fêtes agraires est ainsi consacrée et il serait intéressant de connaître les motivations qui ont poussé le clergé de l'époque à déplacer la date de la fête de Saint Ortaire de Pâques à la Pentecôte. En fait du 15 Avril au 21 Mai, soit du signe du Bélier à celui du premier jour des Gémeaux, dont la phase s'achéve en débouchant sur l'épanouissement de l'été.
Ne connaissant pas la date de ce transfert, il est difficile de répondre à cette question. Toujours est-il qu'indiscutablement les cultes de Saint Ortaire sont liés aux fêtes des épis naissants et des épis moissonnés puisque "Pâques et Pentecôte sont exactement symétriques dans leur sémantisme: Pâques est tribulation du sang, et victoire libératrice sur la tribulation de la mort, Pentecôte est récompense, rétribution temporelle par la descente de l'Esprit-Saint au Sinaï comme au Cénacle"().
Une trés jolie chanson populaire du Bocage Normand met en scéne, au matin de Pâques, les Saintes Femmes qui se rendent au Sépulchre avec un jardinier que, d'abord, elles ne reconnaissent pas et qui se révéle être le Christ. Rappelons simplement qu'Ortaire (le jardinier) est là également figure christique.
Huit jours plus tard, c'est la Saint Georges, tueur de dragons comme Saint Ortaire, qui libére également une vierge en danger alors que le soleil est dans le signe du Bélier et Paul Verdier a consacré plusieurs études() aux manifestations populaires qui entourent, à Poitiers et ailleurs, la commémoration de la légende de la Grand'Goule, dragon ailé tué par Sainte Radegonde, dont nous retrouvons précisément le culte ici et qui est commémoré par la ville de Poitiers à deux moments de l'année, celui des Rogations, soit dans la période où l'on trouve ici la célébration premiére du culte de saint Ortaire et le 13 Août date de la fête de la sainte également honorée prés de Bagnoles de l'Orne.
Evoquant le récit populaire de La Bête à Sept Têtes, il note également la présence de chiens dans les récits de combats contre les dragons. Il est frappant de constater que cette référence au chien est aussi soulignée dans le récit de Bagnoles (Roc au Chien).
Il y a là vraisemblablement plus qu'une coîncidence et l'on peut rappeler nos propres hypothéses (théorie dite Bansard-Payen) sur le rôle d'Aliénor d'Aquitaine dans l'incorporation du folklore du Passais, et notamment de l'hagiographie locale, à la Légende Arthurienne(). Nul n'ignore d'ailleurs que le culte de Sainte Radegonde était particuliérement cher à cette souveraine protectrice des poêtes médiévaux, au XIIéme siécle.
Le systéme de représentations concernant Saint Ortaire n'est pas moins fascinant.
D'abord, c'est un ermite: il est représenté comme tel à Ecouché et Saint Siméon, à Etavaux, Avranches, au Ménil Huet, à Plomb, soit revêtu d'une cape, en habit monastique, parfois le chapelet pendant à sa ceinture et la main appuyée sur un bâton en tau tandis que l'autre porte un livre.
Nous avons là une image tout à fait classique dans les tarots qui nous montrent l'ermite, (Arcane 9) en vieil homme revêtu d'une cape, appuyé sur un bâton qui, dans certains cas, porte un chapelet de sept roses tandis que s'enroulent autour deux serpents. Il a une lampe à la main.
D'un point de vue initiatique,() l'ermite, arcane 9, a comme lettre de référence dans l'alphabet hébraïque le TETH, proche du TAU grec.
Il signifie initiation, soit dans le plan divin où l'ermite est celui qui reçoit la révélation, soit dans celui de l'homme où il indique la voie initiatique. D'un point de vue strictement matériel, l'ermite est figure de perfectionnement.
"Un vieillard enveloppé d'un manteau avec une crosse dans une main et une torche dans l'autre qui chemine sur une route inconnue".
Ce vieillard qui a vécu la vie, posséde l'expérience de ses chutes nombreuses et diverses et se trouve au seuil du temple.
Le manteau est signe de protection, la crosse de connaissance occulte et la torche ou la lampe de la révélation divine.
Nous reconnaissons les attributs de Saint Ortaire à l'exception du livre qui vient ici remplacer la lampe allumée, mais le Livre de la Loi n'est il pas, révélation, lumiére qui luit dans les ténébres de l'ignorance?
Le testament de l'ermite est celui du droit et de la nécessité où se trouve l'humanité d'entrer dans la voie initiatique pour intégrer le plan divin, réaliser le vieux réve des premiers hommes: devenir semblables aux dieux.
Sur ces bases, on peut sans doute conjecturer que les lieux de Saint Ortaire, à l'écart des agglomérations, (le Bézier est un lieu désert planté de bouleaux, ce qui indique une certaine aridité du sol), lieux consacrés par l'usage à des fins de propitiation purent être aussi lieu de marge, voire de réclusiopn pour les jeunes générations promues à l'intégration sociale, comme ils le sont encore aujourd'hui pour les moines qui y vivent dans la sainteté et la mortification.
Les attributs du saint ne sont pas moins parlant si on veut bien s'y arrêter.
Le tau, la canne sur laquelle le Saint s'appuie dans les représentations les plus primitives, est instrument de conciliation(), de transcendance, il passe pour figurer un serpent fixé à un pieu, soit la mort vaincue par le sacrifice. dans l'Ancien Testament, c'est le bois du sacrifice lui même et Isaac fut épargné par substitution d'un bélier.
Pour Jean Danielou(), les textes anciens rapprochent le signe de la croix de la lettre TAU, signe, dans le livre d'Ezéchiel, de l'appartenance à la communauté primitive, encore repris par les Esséniens et dans l'Apocalypse de Saint Jean où les élus sont marqués au front de la lettre TAU, sceau du Dieu vivant.
Dans le grec ancien, le Tau peut être représenté par le X ou le signe +, et ceci se vérifie dans les ossuaires palestiniens du 1er siécle.
Jean Danielou fait observer que les serviteurs d'Abraham sont au nombre de 318 et le TAU représente le nombre 300, tandis que le chiffre 18 est représenté par IH(sous),soit IH(E)SOUS= Jésus. Donc 318 donne le chiffre du Dieu vivant plus celui du Christ et représenterait à la fois la Croix et le Nom de Jésus.
Or le nom de Jésus avait, à une date archaîque, un autre symbole, la lettre WAW, sixiéme lettre de l'alphabet grec archaïque et désignait le Nom de Dieu, c'est à dire le Christ dans sa représentation monogrammatique. Or Jean Daniélou indique que, dans Saint Jérôme, parmi les monogrammes du Christ, il en est un qui, se trouvant dans une figure unissant le Christ et la Croix, représente le serpent d'airain dressé sur un pieu dans le désert, figure d'ailleurs proposée dans l'Evangile de Jean: "de même que Moîse a élevé le serpent dans le désert, ainsi, il faut que le Fils de l'Homme soit élevé"(JO III-14). Et cette représentation du serpent sur un pieu est aussi celle du TAU.
Le signe de la Croix, sous la forme du TAU est ainsi proposé non comme allusion à la Passion, mais à la Gloire Divine. Ceci confirme encore la figure christologique que nous entrevoyions déjà tout à l'heure pour Saint Ortaire. Et pourquoi le Livre que porte le saint ne serait-il pas celui de l'Evangile de Jean, évangile de la "parole qui éclaire tout homme venant en ce monde".?
Ajoutons que le serpent, associé à la Croix, est récemment réapparu dans un film qui a fait scandale et que personne ou à peu prés personne n'a vraiment compris: "La derniére tentation du Christ". Martin Scorsese y associe également ces deux figures lorsqu'il montre les séjours du Christ au désert.
Serge Hutin() indique par ailleurs que les mystéres des gnostiques chrétiens employaient d'antiques symboles parmi lesquels le livre (volumen) qui contient et transmet la révélation, la baguette thaumaturgique (virga) appliquée par l'initiateur sur les yeux du futur myste pour dessiller les yeux de l'homme intérieur et que l'on apportait un coffret contenant un serpent apprivoisé. Il note d'ailleurs que le mythe du serpent est en rapport avec celui du feu régénérateur et rénovateur. Et c'est bien de régénération qu'il est question à l'époque de la reverdie et des feux de Belténe où l'on célébre "les mystéres " de Saint Ortaire, le jardinier également tueur d'un grand serpent.
On trouve également dans la Gnose, une troublante figure ambivalente, proche des déesses de la fécondité, qui symbolise la virginité sans tache et nous avons vu:
a)- qu'Ortaire arrive dans ce pays en délivrant une vierge d'un Dragon (ou serpent), autre symbole gnostique, celui du Mal,
b)- que son culte est associé à celui de Sainte Radegonde qu'on invoque pour les récoltes, suite à son aventure personnelle où les moissons lui servent également, en la dissimulant à la vue de ses poursuivants, à protéger sa virginité menacée par Clotaire à laquelle elle avait été mariée contre son gré.
On peut suggérer l'hypothése qu'en ces temps reculés où le christianisme s'implante en Gaule, (nous sommes au VIéme siécle, période sombre), que certaines chrétientés locales furent tentées par des doctrines qui leur semblaient plus proches des pratiques populaires liées aux cultes soli-lunaires que par des dogmes chrétiens au demeurant pas toujours trés bien fixés, ni compris, ni transmis.
La tentation gnostique existe aussi au XIIéme siécle, date de l'implantation dans nos régions du culte de Ste Radegonde(), comme nous l'avons montré par ailleurs en décrivant l'emprise exercée sur les fidéles par les prédicateurs gnostiques au diocése du Mans au XIIéme siècle..
L'association autour de la figure de l'ermite, du TAU, du Livre et du Dragon permet sans doute de l'envisager.
Saint Ortaire et sa parédre: Sainte Radegonde.
Nous avons dit que le culte de Saint Ortaire est indissociable, au Bézier, tout au moins, de celui de Sainte Radegonde. L'un comme l'autre sont des intercesseurs, et quasi honorés eux mêmes comme étant d'essence divine, l'ambiguïté des intentions recensées au pied de leurs statues ne laisse aucun doute à ce sujet.
Esprits de l'ordre, ils contribuent à assurer la fécondité de la terre comme en témoigne la splendide gerbe de blé tressée présentée au Bézier et déposée aux pieds de Sainte Radegonde par quelque fermier reconnaissant.
Célébrés à l'époque de la reverdie, à la Pentecôte, pour le premier et le 13 Août, pour la seconde, ne personnifient-ils pas, du fait de la situation de leur oratoire "à l'orée du bois", le mariage des divinités de la forêt?
Mâle et femelle, ils sont en effet indispensables à la croissance des plantes. L'on peut d'ailleurs penser que la coutume de marier, dans certaines régions, les jeunes le jour de Pentecôte avait quelque chose à voir avec ces cultes. Frazer() raconte qu'aux premiéres semences, il était de coutume de copuler dans le sillon afin de lui assurer fertilité.
De même on célébrait chaque année, pour la fête d'Artémis, la théogamie du Roi et de la reine du Bois et il fallait un partenaire masculin à Diane du fait même du principe de fertilité.
"Diane n'était pas seulement la patronne des bêtes sauvages, la maîtresse des bois et collines, des clairiéres solitaires, et des riviéres retentissantes, elle était aussi conçue comme la Lune et en particulier la lune jaune de la moisson, elle remplissait en cette capacité, la grange des fermiers de récoltes abondantes et exauçait les priéres des femmes en mal d'enfant."()
Frazer indique que l'être surnaturel auquel on mariait les femmes était souvent un esprit de l'eau, si la femme mourait, celà prouvait que l'esprit l'avait prise avec lui et livrer une femme à l'esprit des eaux comme son épouse c'était apaiser sa fureur et lui permettre d'exercer sa puissance génératrice. Cet esprit des eaux ou ce dragon, rencontre un saint chrétien, comme c'est le cas ici, qui le met à mort et va prendre ses qualités sur lui, devenant l'époux de la Vierge du Bois.
Ainsi, chez les Celtes, le 13 Août, on dédiait la récolte au Dieu de la Moisson, c'était RIVOS, L'on a vu que c'est le jour de la fête de Sainte Radegonde au Bézier.
Le roi du Bois, simple mortel, prend alors pour épouse la Diane sylvestre et protége un arbre sacré au péril de sa vie, cet arbre incarnant la Diane. Il semble bien que nous ayons là toute l'histoire mythique de St Ortaire et de Ste Radegonde, lesquels viennentoccuper, à Bagnoles de l'Orne, les rôle traditionnels du Roi du Bois et de la déesse Diane à laquelle un carrefour forestier est d'ailleurs consacré à quelques kilométres de l'endroit. Prés de l'oratoire du Bézier, les pélerins viennent encore se recueillir auprés d'un Chêne à la Vierge.
Avec la fête de Radegonde, le 13 Août, le calendrier de fécondité naturelle est là parfaitement balisé entre les fêtes soli-lunaires et sont ainsi intégrés à la religion catholique des cultes plus primitifs.
Du fait de sa double attribution de héros solaire venant défaire les forces de la nuit, de roi portant diadéme et assurant la protection des siens et d'ermite intermédiaire entre Dieu et les hommes, Ortaire assume ici la double fonction sacerdotale et guerriére, à la fois souverain et intercesseur et concentre sur lui même les garants de la stabilité du monde médiéval tandis que Radegonde, reine des moissons assure la fonction nourriciére. Point n'est donc besoin de chercher le salut en dehors de ce lieu sacré entre tous véritable microcosme où les préocupations quotidiennes trouvent des correspondances de type à la fois social et cosmique.
Saint Ortaire concentre sur sa personne deux des fonctions principales des sociétés indo-européennes, gardien de la parole sacrée, intermédiaire de la divinité, il est clerc et enseigne la Parole en même temps que ses exploits héroïques l'ont fait héros fondateur.
Puis à la suite d'une lente évolution et notamment de l'adjonction de sa parédre, Sainte Radegonde, dont le culte en Normandie semble lui être postérieur, c'est plus sur la fonction nourriciére que l'on met l'accent, sur la protection, et l'on s'oriente vers un régime de l'Imaginaire assez bien manifesté dans la pénombre de l'édifice du Bézier plus lié aux cultes domestiques, à la santé des individus eux-mêmes, en somme à la sphére individuelle.
Il resterait, bien entendu à affiner ces premiers résultats en particulier par des enquétes semblables sur d'autres sites, avec des comparaisons. Il est cependant frappant de voir comment les images hagiographiques de ces deux saints ont évolué en même temps que tombaient en déliquescence les formes archétypales qui les supportaient.
Elles nous renvoient sans doute à notre propre difficulté à assumer la transcendance.
Il est temps, comme l'écrivait Gilbert Durand(), au moment où l'angoisse surgit dans une civilisation qui ne propose que des rôles disparates et disjoints, au moment où dominent les éthiques frénétiques des boîteux et des unijambistes,.. de coudre ensemble la mémoire de notre culture et l'ambition de la science la plus avancée,(...) le temps de vivre une expérience symbolique authentique.
Comme en bien d'autre endroits, le génie du vieux calendrier chrétien, épousant l'année naturelle, est sans doute un des pélerinages imaginaux qu'il convient d'emprunter pour y parvenir.
Baudemagu , roi de Gorre et saint Bômer.
Ermite au Passais au VIème siècle, abbé, saint Bômer était fils de nobles.
Aprés avoir étudié les livres sacrés, et les Arts, c'est dans ses tendres années qu'il décide de s'éloigner des siens pour rejoindre saint Innocent, évêque du Mans. Celui-ci l'envoya dans une contrée reculée où il bâtit un monastère et se signala vite par des miracles. Il redonna vie à un adolescent en pleine agonie, rendit le mouvement à un vieillard paralysé, d'un seul signe, la souplesse de ses nerfs à une femme affligée de raidissement des pieds et des mains.
Enfin, il obtint par la prière un fils à un jeune femme stérile.
Il aurait, à cet endroit, détruit un temple paien, sur un lieu où des prêtresses d'Eros s'adonnaient à des cultes priapiques, non loin d'un bois appelé Landes du sabot Doré, face au château du diable.
On montre, en Passais, au lieu dit La Thomassière, sur la paroisse de St Bômer, route de Lonlay l'Abbaye, un sarcophage monolithe qui passe pour avoir été sa dernière demeure. Battu par les vents d'Ouest, les gens de al région n'y viennent pas moins s'y allonger pour en sortir revigorés. Ce "tombeau de chef" réunit là les deux fonctions du héros et du prêtre thaumaturge.
Bômer ressemble comme un jumeau à Baudemagu, lui aussi périt sous les coups de chevaliers indignes et l'on trouve encore au pays un chemin qui va de la Baud onniére à la Mag riére.
De tous les personnages de la Table Ronde, Baudemagu est sans doute l'un des plus sympathiques.
Il est surtout connu à cause de son fils, Méléagant, lequel enléve la reine Gueniévre, la propre femme d'Arthur au royaume de Gorre.
Pendant tout l'épisode du rapt de Gueniévre, il affiche une volonté de conciliation.
René Bansard avait relevé plusieurs ainsi plusieurs coîncidences à propos des vies paralléles de Baudemagu et de St Bômer.
La moindre d'entre elles n'est sans doute pas le fait que comme Baudemagu, roi de Gorre, pays conquis sur les Bretons, est une sorte de gardien des marches des possessions d'Arthur sur le Continent, ainsi Galehaut lui confie la bailie des Iles lointaines et Gorre était décrit comme la plus forte tere de toutes les possessions arthuriennes, pays bas entouré d'une riviére profonde, courante, large et noire et de marais si fangeux que ce qui y était entré n'en pouvait plus jamais sortir.
Aprés la mort d'Urien, roi de Gorre, son fils Yvain céda sa terre à son cousin Baudemagu pour rester auprés d'Arthur.
La maîtresse cité du royaume était Gahion ou Gabion et se trouvait en face du Pont de l'épée ou Pont perdu.
A cinq journées de là, on franchit le fleuve par le Pont sous l'Eau, poutre étroite jetée entre deux eaux, de telle façon que celui qui y voudrait passer eût six pieds de riviére au dessus de la tête).
D'où, le culte de St Bômer n'est pas moins associé aux Marches puisque toutes les paroisses qui lui étaient consacrées au diocése du Mans se trouvaient en marche, en position de frontiéres.
C'est le cas à St Bômer les Forges, au Passais, au delà de la Varenne qui marchit le pays de Gorron (ou de Gorre) et encore à St Bômer au Perche, à la limite actuelle de l'Orne et du Loir et Cher, et à Fontaine-Couverte, en Mayenne angevine prés de Brains sur les Marches, au Sud de Château-Gontier. pour franchir la limite communale entre ces deux communes, on franchit une passerelle encore appelée de nos jours la Planche Arthour.
On retrouve, dans le culte de St Bômer et dans la dispersion géographique des paroisses qui s'en réclament au diocése du Mans, cette fonction qui est le fait même de Bômer, abbé, qui, selon le bréviaire sagien, est précisément envoyé par St Innocent "ad Cenomanorum limites", de même Baudemagu est gardien des limites du royaume d'Arthur.
On remarquera que des quatre ermites étudiés ici, c'est le seul qui fait l'objet, dans le bréviaire sagien de cette précision.
Bansard faisait encore remarquer que les biographes de Baudemagu le donnent comme neveu et successeur d'Urien, lequel descendait de Joseph d'Arimathie. Il parvint péniblement au rang de chevalier de la Table Ronde et, pourtant, une fois promu, on le comptait parmi la pleiade de privilégiés admis à la Quête du Graal.
Aprés, on n'en entendit plus parler jusqu'au jour où Lancelot, passant devant un tombeau fraîcheemnt édifié, y lit l'inscription: "Ci gît li roi Baudemagu de Gorre que Gauvains li niés le roi Arthur occist".
Gauvain en éprouvera d'ailleurs un grand remords et c'est Lancelot qui le vengera devant les murs de Gannes.
"Arthur: dites moi si vous pensez avoir occis le Roi Baudemagu.
- Sire, fait Gauvain, je l'ai occis assurément. jamais action ne m'a pesé comme celle-là.
- Certes, beau neveu, dit le roi, il n'est pas étonnant qu'elle vous pése, car il m'en pèse à moi plus fort encore, puisque ma maison en a subi un plus lourd préjudice que des quatre meilleurs qui soient morts en la quéte".
Ainsi s'exprima le roi Arthur au sujet du roi Baudemagu.
D'une certaine façon, la mort de Baudemagu, en détruisant les équilibres sur lesquels s'appuyait le pouvoir royal, et qui est décrite à ce titre au premier chapitre de La Mort d'Artu, préfigure celle du roi lui-même, et la fin des chevaleries terrestres. Il apparaît d'ailleurs dans tout le roman en position charniére, tant lorsqu'il désaprouve son fils sans toutefois le trahir lors de l'épisode du rapt de Gueniévre que par ses fonctions.
On sait encore que Baudemagu fut le seul à entendre la voix de Merlin aprés quatre jours d'enfouissement.
En ce qui concerne Bohamadus-Bômer, lui aussi périt sous les coups de chevaliers indignes, lui aussi était tenu en grande considération par un roi, Hugues Capet, qui fit transférer ses reliques à Senlis, avec ceux de St Fraimbault.
Il est également honoré en Lorraine, au Mans où la cathédrale posséde un autel qui lui est consacré et Henri II, sans doute pour ne pas être en reste, sur les capétiens, confirma, comme d'ailleurs le pape Grégoire VII sa dévotion.
Il était autrefois fêté le 4 ou le 5 Août (jour de son décés) puis sa fête fut transférée au 7 Septembre.
°°°
De la figure du chevalier errant des romans médièvaux à celles des héros du XXème siècle, nous lisons en fait la constante dans l'incorporation d'un modèle culturel, celui de la Quète toujours à l'ordre du jour de la plupart de nos projets.
Lorsque le Roi Arthur réunit ses chevaliers en son palais de Camelot, au début des aventures arthuriennes, il leur donne comme mission de retrouver le Graal et choisit, pour cette réunion, un modèle psycho-sociologique: celui de la Table Ronde qui habite encore, comme il l'a fait tout au long des XIXème et XXème siècles, la plupart de nos groupes humains .
La Table Ronde figure à la fois le triple hèritage de la tradition juive, chrètienne et celtique et la parfaite égalité en droits et en devoirs de ceux qui siègent autour d'elle puisque nul, du fait de sa forme-même n'y peut avoir préséance:
"Vous savez que depuis l'avènement de Jésus -Christ, il y eut trois tables tables principales au monde. La première fut la table de Jésus-Christ où les apôtres mangèrent plusieurs fois. Après cette table, il y en eut une autre à la semblance et remembrance de la première. Ce fut la Table du Saint Graal, dont on vit un si grand miracle en ce pays au temps de Joseph d'Arimathie, au commencement de la Chrétienté sur terre...que tout le peuple des quatre mille hommes fut miraculeusement rassasiè...Après cette table, il y eut encore la Table Ronde établie selon le conseil de Merlin et pour une grande signifiance. On l'appelle Table Ronde pour désigner par là la rondeur du monde, et le cours des planètes et des astres au firmament.." ().
Le but poursuivi, lui-même, par Arthur et ses chevaliers, leur "projet" n'est pas moins significatif puisqu'il s'agit de la Quète du Graal et de la Lance, le double symbolisme de ces objets pouvant, lui aussi, être considéré comme un véritable projet culturel qui, lorsqu'on prend la peine de l'examiner, trouve des échos très contemporains jusque dans sa réalisation par les trois chevaliers au coeur pur que viennent rejoindre trois fois trois chevaliers provenant des quatre points de l'horizon.
La réussite de la Quête s'inscrit également dans un projet social. En effet, les héros les plus en vue et les plus valeureux de la Table Ronde: Lancelot, Gauvain, Keu ou d'autres ne parviendront pas à l'acomplissement de leur quète, trop emprisonnés qu'ils sont dans leurs implications profanes, guerrières ou amoureuses. Les trois élus sont les chevaliers de la seconde génération, fils des héros comme Galaad, le propre fils de Lancelot qui achèvera les aventures commencées par son père.
Ce va et vient sans cesse récurrent comme nous avons tenté de le montrer entre les figures de l'ermite et du chevalier, outre le fait qu'il contribue à consolider un ordre médiéval, théocratico-orienté, réalise sans doute plus profondément le grand réve de coïncidence des opposés qui co-existe au mystére du Graal.
"Le Graal, a écrit Gilbert Durand, est certes preuve de véracité du Christianisme qui a sû intégrer les archétypes de l'immémoriale Matiére de Bretagne (et nous ajoutons de la Matiére Normande). Mais encore et surtout, le Graal est le paradigme de toute puissance mythique. Il est décidèment héritage de l'homo religiosus"().
Et, dans cette perspective, nous voyons cette région, le Passais, avec des yeux neufs, celui d'un espace transitionnel. Mais cette fonction n'était-elle pas inscrite dans le mot lui-même comme elle l'est dans sa géographie?
Chapitre 5.
Le cas Lancelot du Lac et les passages de l'eau.
Pour tenter cette lecture de la figure toujours très populaire de celui que les écrits médiévaux appellent "le meilleur chevalier du monde", proposons plusieurs évocations.
Elles ont trait à la fois à ce que la fréquentation de la mythologie bocaine nous apprend sur ce personnage hermètique et à son caractère comme à son rôle social que l'on peut mettre en rapport avec la figure culturelle du chevalier errant.
Comme le moine-ermite du VIéme siécle, Saint Fraimbault de Lassay, dont le nom, Frambaldus de Laceio, se traduit d'ailleurs littéralement par "le lancier du Lac" (fram = la lance, Baldo = porter, Laceio = le lac), Lancelot, qui vit au VIème siècle de notre ère et descend de la lignée de Joseph d'Arimathie, premier détenteur du Graal, est un personnage complexe et hermétique, une figure qui ne se laisse pas saisir d'emblée.
1- Lancelot du Lac, une figure hermètique du bocage normand.
Lancelot est à la fois héros festif et objet de nombre de démonstrations spectaculaires. Un inventaire rapide de la production contemporaine à son sujet, du Chevalier de neige de Boris Vian, au film de Georges Bresson est emblèmatique de cette situation. Elle donne à penser aussi sur ce point.
Mais , d'abord, peut-être convient-il de rappeler qui est Lancelot du Lac ?
Personnage apparu en littérature sous la plume de l'un de nos plus grands poëtes médiévaux, Chrétien de Troyes, qui publie ses aventures entre 1177 et 1179 sous le titre "Le chevalier à la charrette", Lancelot du Lac, le meilleur chevalier du Monde, fils de Ban de Banoïc, né aux marches de Gaule et de Petite Bretagne est également connu depuis le XIIIème siècle du fait de la publication, vers 1223, d'une gigantesque fresque intitulée Lancelot-Graal.
Ses 8000 pages telles que la restitue l'actuelle édition critique d'Alexandre Micha ont contribué à répandre ses exploits dans toute l'Europe comme en témoigne l'extraordinaire profusion de récits héroïques et légendaires consacrés à ce personnage et à ses compagnons d'aventures.
Véritable, pour reprendre l'expression de Jean Markale, "deus ex machina du monde arthurien", la figure de Lancelot du Lac a semblé à d'aucuns l'archètype de la culture chevaleresque du XIIéme siécle.
Son attribut, la Lance, qui est aussi son patronyme, (et c'est aussi celui de l'ermite Saint Fraimbault de Lassay: Frambaldus de Laceio= le porteur de framée du Lac), indique à quel point Lancelot est l'archétype de la chevalerie du temps n'étant jamais désigné autrement que par la périphrase "le meilleur chevalier du Monde".
Dans toutes les traditions, l'idée de lance est inséparable de celle d'axe, de pilier.
Si, en Orient, la lance ornée de joyaux est plongée dans la mer et si le sel qui en dégoutte forme la première île, les Celtes ont toujours attribué au dieu Lug le port de la lance de feu, implacable, indissolublement liée au chaudron magique. Chez les Grecs, symbole guerrier, elle est offerte en récompense aux officiers et aux soldats et représente la force publique. En Afrique Noire, elle évoque la puissance guerrière, celle du roi. Elle est aussi le principe masculin et trouve au Moyen-Age sa mise en scène la plus somptueuse dans ces fêtes des Lances que sont les tournois au service de l'idée même de chevalerie.
Jean Markale note également ses rapports privilégiés avec la fée Morgane, en laquelle il voit une projection de la déesse de la guerre et de la sensualité.
On pourrait déjà placer là une premiére analogie avec le personnage de Saint Fraimbault de Lassay, issu d'une famille noble, éduqué à la cour de Childebert comme tous les jeunes nobles de son temps, c'est à dire d'abord au métier des armes, Fraimbault affronte la vie religieuse par une rupture radicale avec son milieu, s'exilant volontairement, tel un chevalier errant, affrontant seul tous les dangers et sa quéte, pour être spirituelle, n'en est pas moins héroïque. Il y a encore du chevalier dans ce moine qui s'enfonce au VIéme siécle de notre ére dans les solitudes boisées du Passais pour y répandre la bonne nouvelle.
Lancelot est revêtu des couleurs de la Tradition ésotèrique judéo-chrètienne
.Fils de Ban de Banoïc et de la reine Héléne, Lancelot a reçu en baptème le nom de Galaad, il est issu d'une lignée prestigieuse, celle de Joseph d'Arimathie, qui passe, dans l'Ecriture sainte pour avoir été un ami de Jésus de Nazareth et aurait recueilli, après la crucifixion, le corps du Christ ainsi que les principaux instruments de la Passion dont cette relique, précieuse entre toutes: le Saint Graal.
Saint Fraimbault ne l'est pas moins qui est né vers 500, de parents les plus riches et les plus considérés de l'Auvergne. Son pére, en effet gouvernait cette région pour le roi Clovis et ne manqua pas de lui donner la meilleure éducation en l'introduisant trés jeune à la cour de Childebert.
On voit alors, dans la légende du saint, celui-ci être tiraillé entre le service divin et le sevice du roi: comme mû par un appel intérieur il se retire dans un lieu peu fréquenté, puis poursuivi par la vindicte de ses parents, leur échappe miraculeusement (épisode de la citerne d'eau qui se gonfle et le dérobe à la vue des siens), s'adresser à l'abbaye de Mici où il reçoit la prétrise avant de s'enfoncer dans le Maine.
La double filiation de Fraimbault: royale et monacale est là manifeste, s'y ajoute celle d'un territoire, l'Auvergne, province d'Aquitaine bien notée par les chroniques.
Lancelot, lui, doit semblablement sa légende et les traits de son caractère à une triple filiation (sans préjuger pour autant d'autres influences qui ont pesé sur la genèse de ce personnage: gnostiques, islamiques, ésotèriques voire scandinaves et germaniques), soit celtique, occitane, folklorique :
-les origines celtiques du roman de Chrétien et de ceux de ses successeurs.
Jean Markale a montré,après Jean Marx , que Lancelot du Lac recouvrait un personnage mythologique de la tradition panceltique, le dieu Lug.
La réfèrence aussi omniprésente, dans la religion celte à l'Autre Monde, qui n'est pas le monde des disparus mais un monde vivant, sorte d'Elysée peuplé d'immortels, se vérifie également dans les Romans de la Table Ronde. C'est le motif du conte de fée -aujourd'hui remis au goût du jour avec d'ailleurs beaucoup de talent dans les romans néo-arthuriens de Mme Marion Zimmer Bradley , qui s'entrecroise là avec les histoires tribales et les traditions nationales de Grande-Bretagne .
Lancelot est ainsi enlevé, à sa mère tout bébé et ravi au royaume sub-aquatique de la fée du Lac, Viviane, où il vivra, d'une certaine fàçon, dans cet autre monde avant de revenir chez les humains. Ce qui accentue encore le caractère hybride du personnage participant, par son père Ban de Banoïc, d'une royauté incarnée dans une lignée charnelle et par sa mère d'adoption, l'ondine, d'une essence différente.
Saint Fraimbault, on l'a vu, se dérobe volontairement à l'entourage familial, et l'eau joue également un grand rôle dans son histoire puisqu'il échappe aux soudards que Childebert a lancé à sa poursuite à la faveur d'une grotte aquatique qui le dérobe à la vue de ses poursuivants.
L'un de ses ermitages, à Saint Fraimbault de Priéres, est, de nos jours encore, entouré des eaux de la Mayenne qui le cernent tandis que l'église de l'actuelle paroisse de Saint Fraimbault de Lassay, lieu de sa sépulture, mire les reflets de son clocher dans un petit lac, résidu d'un plan d'eau de dix fois supérieur et dont le profil est encore bien visible dans les prés environnants.
Enfin, comme Lancelot, Frambaldus de Laceio (du Lac) est un ondin comme en témoigne la pierre tombale que l'on montre à l'angle du mur nord-est de l'église de St Fraimbault de Lassay qui porte un tréfle, symbole alchimique des ondins.
- les origines occitanes de l'oeuvre.
Chrétien de Troyes vivait à la cour des souverains les plus puissants de son temps: Henri II Plantagenêt et Aliénor d'Aquitaine, petite fille de Guillaume IX d'Aquitaine, le prince des troubadours. Il y côtoie Marie de Champagne, la fille d'Aliènor, qui lui commanda, dit-on, la matière de ce roman écrit "à la gloire de la dame", telle que la révaient les cours occitanes.
Comme Aliénor, sa mère, Marie de Champagne est connue pour avoir dirigé une cour d'Amour occitane. Celles-ci instituaient un code de conduite dans le domaine de l'Amour, comme le fit la Table Ronde d'Arthur en matière de vertus chevaleresques .
Les romans arthuriens contiennent, en outre, un élèment très proche de la femme, à savoir le monde de l'irrationnel et de l'Imaginaire. Dans la mesure où ils trouvaient ainsi un écho chez elle, elle aurait volontiers favorisé leur développement, telles les deux princesses sus-nommées et aussi Marie de France, demi-soeur d'Henri II, célèbre pour ses lais, transcriptions d'histoire du folklore.
Or l'on sait qu'Aliénor a, dés l'époque de son mariage avec Louis VII, dont elle se sépare, aprés la deuxiéme croisade, pour épouser Henri II Plantagenet, accordé la plus grande importance à cet obscur ermite du Bas-Maine qu'était Saint Fraimbault organisant de grandes fêtes en son honneur et restaurant, à Senlis son tombeau et la collégiale qui l'abrite.
Devenue souveraine du royaume anglo-normand, elle n'aura de cesse d'encourager son culte.
- les origines folkloriques
Bien que pressentie par Jean Frappier, d'abord contestée par les milieux savants, la thèse dite de l'enracinement folklorique de la Lègende Arthurienne née des travaux obscurs et incessants d'un modeste chercheur solitaire, René Bansard, reçoit maintenant un accueil quasi-unanime de la part des spécialistes de cette question. Je n'en veux pour preuve que la récente déclaration de ce grand médiéviste qu'est Paul Zumthor :
"les fictions qui constituent les anciens romans proviennent en grande partie d'un fonds légendaire ou folklorique, d'origine celtique dans certains cas, colporté par des récitants ou conteurs itinérants. Ce fonds légendaire, les romanciers l'appellent eux-mêmes la matière de Bretagne: ils évoquent par là un monde féerique vaguement situé quelque part dans les brumes de l'océan. Mais ce fonds légendaire, "celtique " ou non, était condamné, rejeté par les ecclèsiastiques comme survivance païenne. Tout se passe comme si, à partir de l'an 1100, pour des raisons qui pourraient être liées à la poussée paysanne, démographique,cette vieille culture, ces lègendes, ce folklore refoulés, suspects d'être inspirés par le démon, ont fait surface."
De nombreux épisodes biographiques de l'un et de l'autre se recouvrent exactement
Nous avons vu que tous deux sont fils de roi, vivent à la même époque, entretiennent un rapport privilégié dès leur jeune âge avec les mondes subaquatiques.
Tous deux connaissent, au cours de leurs jeunes années, un scènario initiatique qui les voit passer par les stades de la séparation (ils sont enlevés à leurs parents) de la marge (ils sont éduqués dans un endroit retiré (pour Lancelot chez la Dame du Lac et pour Saint Fraimbault,à l'abbaye de Micy) et de l'agrégation (c'est l'accueil de Lancelot à la cour du roi Arthur et le début de la vie apostolique de Saint Fraimbault et de ses compagnons au Passais). L'un et l'autre sont associés dans les récits légendaires au conte de la charrette, récit d'ailleurs très archaïque et vivent la fin de leurs jours dans un ermitage retiré,leur tombe, après trépas étant honorée à l'égale de celle d'un saint.
Au XIème siècle, saint Fraimbault avait déjà son église, à St Fraimbault sur Pisse, aumônée au chapitre du Mans. Au début du XIIème siècle, celle-ci fut cédée avec la seigneurerie du lieu à l'Abbaye de Beaulieu, fondée par Bernard, baron de Sillé le Guillaume. A la fin du XIXéme siécle la communauté était encore un prieuré de Saint Augustin à la présentation de l'Abbaye de Beaulieu.() Notons au passage que la paroisse de Saint Front, à Domfront, était administrée par un curé-prieur dépendant de la même abbaye.
Plusieurs sites s'honorent du culte de Saint Fraimbault, ce sont:
- Saint Fraimbault de Lassay, Mayenne,
- Saint Fraimbault sur Pisse (aujourd'hui Saint Fraimbault), Orne,
- Saint Fraimbault de Priéres, Mayenne,
- Epineu le Chevreuil, Sarthe,
- Roëzé, Sarthe,
- Lévaré, Sarthe,
- Brou, Eure et Loire,
- Châteaudun, Eure et Loire,
- Micy, Loiret,
- Ivry sur Seine, Seine,
- Senlis, Oise où on le nomme Saint Frambourg, à la mode du lieu.
Tous se réclament de notre ermite du Bas-Maine qui prend souvent, dans les hagiographies locales, les allures d'un véritable héros.
Grand jouteur devant l'Eternel et surtout devant les dames, la présence de Lancelot garantit la souveraineté d'Arthur et leur discorde marquera le déclin des chevaleries arthuriennes en consacrant la fin du règne de ce monarque celte comme l'installation des ermites au Passais signe la fin des cultes préchrétiens.
Il est surtout connu des élèves du secondaire par l'épisode du chevalier à la charrette où on le voit déchoir de sa condition chevaleresque, sur l'ordre de sa dame, en acceptant de se laisser conduire en charrette, signe d'infamie pour un chevalier.
Lancelot est ainsi enlevé, à sa mère tout bébé et ravi au royaume sub-aquatique de la fée du Lac, Viviane, où il vivra, d'une certaine fàçon, dans cet autre monde avant de revenir chez les humains. Ce qui accentue encore le caractère hybride du personnage participant, par son père Ban de Banoïc, d'une royauté incarnée dans une lignée charnelle et par sa mère d'adoption, l'ondine, d'une essence différente.
Saint Fraimbault, on l'a vu, se dérobe volontairement à l'entourage familial, et l'eau joue également un grand rôle dans son histoire puisqu'il échappe aux soudards que Childebert a lancé à sa poursuite à la faveur d'une grotte aquatique qui le dérobe à la vue de ses poursuivants.
L'un de ses ermitages, à Saint Fraimbault de Priéres, est, de nos jours encore, entouré des eaux de la Mayenne qui le cernent tandis que l'église de l'actuelle paroisse de Saint Fraimbault de Lassay, lieu de sa sépulture, mire les reflets de son clocher dans un petit lac, résidu d'un plan d'eau de dix fois supérieur et dont le profil est encore bien visible dans les prés environnants.
Enfin, comme Lancelot, Frambaldus de Laceio (du Lac) est un ondin comme en témoigne la pierre tombale que l'on montre à l'angle du mur nord-est de l'église de St Fraimbault de Lassay qui porte un tréfle, symbole alchimique des ondins.
Figure ambigüe au Bocage normand, Lancelot-St Fraimbault est ainsi un moine-chevalier ou encore un prêtre-roi, résumant en lui-même les deux fonctions principales de la société féodale chrétienne, elle-même héritière de la tripartition fonctionnelle indo-européenne décrite par Georges Dumèzil.
On sait la fortune que connut au Moyen-Age, à peu près à l'époque où s'écrivaient les romans de la Table Ronde, l'institution, inspirée elle aussi par les cisterciens, des moines-soldats. Cette organisation, calquée sur des ordres islamiques pré-existants, avait entrepris l'unification commerciale et monètaire de ce que nous appelons l'Europe.
Elle réalisait l'ambition que l'on retrouve dans le bocage normand au travers de la figure gémelle de Lancelot-Saint Fraimbault dont le chef est conservé à Lassay mais dont le corps fut transféré à Senlis au Xème siècle par la reine Adélaïde, épouse d'Hugues Capet, signe de l'intèrêt que lui portait la dynastie royale naissante.
L'assimilation réciproque des images du prêtre et du chevalier dans la littérature médiévale française, a d'ailleurs été étudiée par l'abbé Moisan, ()dans sa thèse de doctorat és lettres.
Comme Saint Fraimbault, qui installe ses ermitages, témoin la toponymie locale, à proximité des carrefours, afin de se donner plus de chances de rencontrer âme qui erre, Lancelot se tient aux croisées des chemins en quète de nouvelles aventures. Homme des Marches, il occupe dans tout le roman arthurien une situation marginale et pourtant clé, à la charnière de deux mondes, celui des chevaleries terrestres et celui des chevaleries célestes, il est aussi le fils adoptif et ambigu de la dame du Lac, laquelle l'a ravi, dès le berceau, à ses parents légitimes. Comme elle, il accède au royaume de l'invisible et occupe une position de synthèse entre les deux obédiences se disputant le monde médiéval: la celtique et la chrétienne .
Témoignent encore de cet enracinement du culte de Saint Fraimbault, le culte et la procession au Bocage mayennais qui lui est consacrée le lundi de Pentecôte.
A St Fraimbault de Lassay, nous avons même assisté, à plusieurs reprises, à l'ostension solennelle du chef de St Fraimbault, porté par quatre solides gaillards depuis l'église de St Fraimbault de Lassay jusqu'à celle de la paroisse de Lassay distante d'environ 2 kms et 1/2, clergé et bannières en tête, suivis d'une foule qui reprend en choeur les litanies des saints.
Il s'agit d'un événement qui, pour être encore très suivi, n'est cependant qu'un pâle souvenir de ce qu'il a pû être au XVIIIéme siècle à l'époque où il fut interdit dans le rituel de l'époque. Un extrait des registres du parlement du 15 Avril 1780 nous apprend en effet qu'à l'occasion de cette procession, une rixe éclata entre les participants des différentes paroisses qu'elle traversait (commençant à 6 heures du matin, elle ne s'achevait jamais avant sept heures du soir, parcourant le territoire de sept d'entre elles).
Commentant les faits, l'arrêt raconte la procession du 24 Mai 1790, et la bataille dont il attribue l'origine à l'habitude prise par un grand nombre de pèlerins "d'apporter avec eux, en raison de la longueur du chemin à parcourir, des provisions de vin, cidre & autres liqueurs capables d'enivrer & qui, d'ailleurs se trouvent avec profusion dans différents endroits que traverse la dite procession" et au fait" que plusieurs en boivent avec excès et jusqu'à en perdre la raison".
A la suite de quoi, "tout vu et considéré et le Saint Nom de Dieu invoqué", la procession fut supprimée pour toujours et remplacée par une messe solennelle, un salut et l'exposition du reliquaire lequel, vraisemblablement réalisé à cette époque, est encore aujourd'hui présenté à la vénération des fidèles. Il s'agit d'un bijou en argent massif représentant la tête du saint et contenant un os du crâne de Saint-Fraimbault.
Comme celles de saint Ernier à Céaucé, les processions de St Fraimbault sont, elles, placées sous le signe du cercle. Elles évoquent la pluralité des dieux protecteurs, les rythmes du calendrier soli-lunaire, ouvrant un cheminement quasi initiatique aux fidèles du Bocage lorsqu'elles les entraînent au cours de processions qui tendent à circonscrire le royaume de la nuit:. On voit bien l'ambiguïté de ces démarches populaires collectives où l'attrait de pratiques réprouvées le dispute sans cesse à celles que l'Eglise tolère quand les saints protecteurs du bétail viennent prendre la relève du Grand Cornu.
Les rythmes des processions, l'aspect incantatoire des litanies reprises en choeur, l'engagement physique même qu'elles demandent, cette figure circulaire dont on s'efforce de reproduire la forme, renforcent la dominante pulsionnelle de ces gestes collectifs qui s'originent dans un des besoins les plus vitaux, celui de la copulation, ici, unanimement sublimé, sinon assumé.
L'eau, ravisseuse, féconde, n'est-elle pas le lien naturel entre ces antiques pays, tant elle divise, sépare et unit?
L'enquête de terrain sur les Enfances de Lancelot vient encore renforcer cette conviction.
Des passages de l'eau dans Les Enfances de Lancelot du Lac aux rituels aquatiques des Marches de l'Ouest.
La Terre déserte attribuée par le roman à Claudas, roi de Bourges, est limitrophe du Banoïc et des royaumes de Gaunes et de Gorre.
Les passages de l'eau dans les "Enfances"().
De la naissance de Lancelot du Lac, fils du roi Ban de Banoïc et de la reine Héléne, jusqu'à la découverte de son nom par le héros, le théme de l'eau est récurrent dans les Enfances, il permet de mettre en perspective nombre de correspondances littéraires et hagiographiques avec la géographie et la mythologie locales.
Premier âge mouvementé que celui du jeune Lancelot, qui entre dans le vie au sein d'une histoire pleine de bruits et de fureurs, et qui le voit fuire, au coeur de son âge, le pays natal, celui qui porte le nom de son pére.
Huit scénarii successifs vont décrire au lecteur les rapports entre les principaux protagonistes de l'histoire. Il est frappant de constater qu'à chaque fois, un passage de el'eau viendra souligner et rendre patente (limpide) la structure du récit, ce que nous analyserons par la suite.
a) le Banoïc:
Le lieu de la naissance se trouve décrit et identifié, il s'agit de "la marche de la Gaule et de la Petite Bretaigne".
La forteresse principale en est Trèbe d'accés difficile() "une petite riviére courait au pied du château,(...) sur la rivière, on ne pouvait mettre le siège, car il y avait un marais large et profond et, pour tout chemin, une chaussée étroite qui s'étendait sur plus de deux bonnes lieues".
Autre précision, le "roi Ban avait un sien voisin qui marchissait à lui par devers Berri, qui était alors appelée Terre déserte" et "la prairie de Banoïc (s'étend) entre la Loire et l'Arsie", c'est là que Banin coupera la tête du sénéchal traitre d'avoir livré à Claudas le secret de la chaussée des marais, ce qui déterminera l'assaut de Claudas, la fuite de Ban et d'Héléne et le rapt de Lancelot par la fée Viviane.
Dans plusieurs écrits, nous avons déjà mis en perspective() les textes de la Légende Arthurienne et les principaux sites du Passais.
A Banvou, se conjuguent les similitudes de situation et de récits mythologiques entre les personnages de Léonce de Payerne (Pagus Erneiae) et de l'ermite du Pays d'Ernée, Ernier, entre le royaume de Ban et la paroisse de Banvou, autrefois la plus au Nord de l'ancien Cénomanicum, proche d'une enclave de l'évêque de Bourges portant le nom de désert, et les récits qu'on y fait de fontaine déclenchant des orages, d'aubépine qui fleurit en hiver et les processions rogatoires célébrées à la mi-août chaque année en l'honneur de saint Ernier le faiseur de pluie et se terminant par l'immersion d'un reliquaire au creux d'une fontaine sacrée. Elle avait lieu au creux d'un marais impénétrable et l'on y montre encore les restes d'une forteresses mérovingienne.
b) La fuite de Ban:
La scéne se passe, de nuit, un Vendredi soir à la mi-août.
Le roi s'en va par un pont de branchages posé sur la petite riviére qui courait au pied du château.
Il a tant chevauché, qu'il est sorti des marais et pénétre dans un forêt où il chevauche une demi-lieue avant d'entrer dans une Bellle Lande où il était allé maintes fois.
Au pied d'un trés haut tertre d'où l'on pouvait observer tout le pays, et d'où le roi voit son château brûler, ce qui lui cause une douleur mortelle, un lac, le lac de Diane (chapitre 1).
On observera que le pays de Banvou se trouve surplombé par une montagne arse, le Mont Brûlé.
La forêt qui entoure le lac, appelée Boisenval, surpassait en beauté toutes celles de la Gaule et de la Petite Bretagne. Elle avait 10 lieues anglaises de long et 6 ou plus de large (chapitre 2).
C'est là que Viviane se tient, qui confisque l'enfant Lancelot à l'affection des siens et se jette à pieds joints dans le lac, au moment même où meurt le roi Ban (chapitre 3).
Heléne, la reine aux grandes douleurs prendra le voile dans une Blanche Abbaye de nonains.
On peut rapprocher ce fait romanesque d'une légende locale du Mortainais dite du Tombeau des Amants qui voit deux amants ensevelis par un orage et la mére de la jeune fille prendre le voile à l'Abbaye Blanche aprés la mort de son mari.
L'Abbaye Blanche de Mortain, fut une abbaye de moniales comme celle où se réfugient Héléne et Evaine, se trouve à l'orée de la forêt de Lande Pourrie, qu'emprunte un chemin montois, dit chemin aux français, qui emmenait les pélerins jusqu'à Savigny, par la Terre Gâte.
De Mortain à Avranches, les traditions populaires font état du refuge d'Arthur et Guenièvre à la Fosse Arthour, au creux de la Sonce.
Là, les visiteurs peuvent entendre la légende des amants enlevés par l'eau d'un torrent pour, s'étant rejoint avant le coucher du soleil, avoir enfreint l'injonction du génie des eaux.
L'enlévement de Lancelot aux palais subaquatiques de la Dame du Lac peut être référé à une situation mythologique, celle de Thésée, défié par Minos, qui plonge sous les eaux pour prouver son rang princier et en recevoir l'investiture de la reine des Néréides, Amphitrite.
Comme Viviane, les Néréides étaient nourriciéres et éducatrices, dans leurs palais au fond des mers, du jeune mâle princier, le Couros qui n'était pas élevé par sa mére, mais par les filles de eaux hantant les grottes et les rivages. L'investiture des princes venait de la mer.
Concernant Lancelot, cette similitude est encore renforcée par l'hagiographie locale.
Saint Fraimbault de Lassay() est un jeune noble auvergnat élevé à la cour de Childebert. Refusant une existence de patricien contre l'avis de ses aprents, il se retire à Ivry sur Seine où une grotte et une cascade s'enflant soudaineemnt le dérobe à le recherche de ses parents.
De nombreux autres épisodes paralléles à l'histoire littéraire de Lancelot plaident en faveur d'une contamination du roman par ce personnage hagiographique.
Son corps est aussi déposé à Saint Frambourg de Senlis, première capitale des rois de France et c'est devant son tombeau qu'Hugues Capet sera élu par ses pairs. Détail curieux, les clés de voûte de la collégiale sont ornées de fleurs de lys surmontées de crapauds ou "raines", premier embléme de la royauté franque(). Ils symbolisent le caractére ondin du saint patron du lieu.
Au Marches de Normandie, deux paroisses portent ce nom: Rennes en Grenouille, ce qui est parfaitement redondant, prés de Lassay et Rânes, aux portes de la forêt d'Andaines, connue pour sa légende de la fée à la Fontaine et qui met en scéne une fée serpente de la tradition mélusinienne().
A Saint Fraimbault de Lassay, autre lieu de processions circulaires le Lundi de Pentecôte, on montre à l'angle NW de l'église du lieu, une pierre tombale enchassée dans le mur de ll'édifice. de l'époque mérovingienne, elle est marquée du double signe du calice ou Graal et du tréfle (symbole alchimique des ondins). Lancelot en héritera sa place dans les jeux de cartes: le valet de Tréfle.
De plus comme le fait remarquer Réjane Molina, tous les lieux de culte de saint Fraimbault dans le Maine présentent un rapport onomastique avec l'eau: Saint Georges de la Couée, (de lacq), Lavaré (de lavare = laver), Roézé (de ros rosée). le site de Saint Fraimbault de Priéres, lui est sis dans une boucle de la Mayenne, une grotte abrite, au ras du flot, la statue de l'ermite.
c) le Lac de Diane ou de Viviane:
Ce lac est décrit dans le roman (chapitre 6), il est au pied d'une colline et n'est "que d'enchantement".
A l'endroit où il semblait qu'il y eut un grand lac profond, la dame avait des maisons fort belles et fort riches et au dessous d'elles coulait une rivière, petite, trés plantureuse en poissons.
Quand Léonce de Payerne et Lambégue iront voir leurs neveux également chez la Dame du Lac, ils arriveront à une rivière "dont les eaux couraient un peu au dessus de la forêt". Entre rivière et forêt (la Briosque) "s'étend une belle et grande prairie". En remontant le cours de la rivière, on aperçoit, à droite, les châteaux de Tarasche et de Brions, voisins.
Arivés au lac, à la nuit, ils entrent dans le lac et Lambégue s'étonne du fait que la demoiselle "osait entrer, à cette heure, dans une si grande étendue d'eau".
Parvenu au terme, à l'entrée d'une haute maison, "il regarde autour de lui, il ne voit plus trace du lac qui lui avait paru tout à l'heure si grand, et son étonnement est extréme".
d) La Prison de Merlin.
Un texte des Enfances décrit la prison de Merlin (chapitre 6).
Viviane vit également "en la marche de la Petite Bretaigne". C'est là que Merlin en devint amoureux et vint souvent prés d'elle, de jour comme de nuit. Il lui enseigna les conjurations dont il sera lui-même victime.
"A la fin, elle sut par lui tant de merveilles qu'elle put s'en jouer (que ele l'engigna) et l'enferma tout endormi dans une caverne au fond de la forêt périlleuse de Darnantes, qui touche à la mer de Cornouailles et à la forêt de Sorelois.
C'est là qu'il demeura dans l'état où elle l'a mis..."
Et le conte de préciser, pour qu'il n'y aie aucun doute à ce sujet: "c'était la demoiselle du lac, cellle qui emporta Lancelot dans le Lac".
Là encore les motifs liant le passage de l'eau à la mythologie ne manquent pas.
D'abord, Le lieu de la Fosse Arthour sise en Saint Georges de Rouelley
Pour René Bansard, la fée Viviane tenait ses amants prisonniers à La Fosse Arthour abusivement, selon lui, héritiére d'une légende normalement attribuée à Merlin, d'abord à cause de la configuration des lieux, ensuite à cause du patronyme du saint du lieu, Saint Georges, grand pourfendeur de dragons, comme Merlin et Arthur.
Cependant, Arthur, la Grande Ourse, nous paraît également tout à fait à sa place à la Fosse Arthour dans un lieu marqué par une injonction en rapport avec le Culte des astres comme l'a montré notre ami Michel Vital le Bossé().
A Saint Georges de Rouelley, prés de Rouelley, soit "la rouelle qui tournoie comme le monde" à l'image de la Table Ronde, l'on peut penser que le monstre tapi dans la pénombre des grottes et qui est figuré sur un panneau de bois polychrome du bourg voisin, symbolise "le monde intérieur des forces libidinales soumises à l'acte héroïque du héros diurne" (M V Le Bossé) mais aussi, dans le contexte susmentionné, la lutte des cultes, le celtique étant dans l'hagiographie souvent représenté par le dragon qu'un saint vient réduire à l'impuissance.
Ce lieu semble avoir entretenu des liens privilégiés avec la Baie du Mont Saint Michel comme lieu de retraite possible de Merlin et de Viviane, soit le lac de la dame du lac.
En effet, une tradition recueillie au début du siécle () concerne la prétresse Vélleda dont la chaire (dolmen) est voisin de la Fosse Arthour et surplombe une falaise, La Grande Noë, qui abrite une grotte où Velleda serait venue se réfugier aprés avoir été chassée par le christianisme du Mont Saint Michel.
"Elle regrettait, dit la légende, le Mont Belen, (le Mont Saint Michel), où elle avait passé des jours maginfiques et se syeux remplis de larmes se fatiguaient à chercher à l'horizon lointain ce mont témoin de ses premiers sacrifices aux dieux et de ses premières amours."
Menacée par les romains soudain apparus, un jour qu'elle s'apprétait à célébrer un culte druidique, grâce à son art magique, "elle s'évanoyuit comme un souffle d'air" tandis qu'éclata sur la montagne un orage qui dispersa la légion.
Au bout du chemin montois, à moins de dix lieues, un autre tueur de dragons, Saint Michel livre, entre ciel et mer, un combat sans précédent.
En face, la tombe d'Héléne(), ou Tombelaine(), fut également d'un combat entre le Roi Arthur et un géant qui dévastait le pays alentour, avait tué la jeune Héléne, et qu'Arthur occit en lui coupant la tête.
C'est le mythe bien connu du dragon dévoreur de vierges livrées comme épouses et vaincu par le héros, légende qui conserve la coutume dit Frazer, de livrer une épouse au dieu de la mer. C'est encore une actualisation du mythe de Cunaill, héros celte coupable de l'enlévement de Mairné, la fille de Dagda, le dieu druide qui maîtrise un dragon(). Il est aussi celui qui conduit les morts dans l'Autre Monde. Divinité effrayante.
Rappelons enfin que dans les "Grandes Chronicques", le Mont Saint Michel et Tombelaine ont été créés par Grandgousier et Galemelle, les parents de Gargantua.
En effet, arrivé au bord de la Mer, Grandgousier met son rocher sur la rive, c'est le Mont Saint Michel, et Galemelle pose le sien un peu plus loin, c'est Tombelaine.
Lorsqu'on sait que Grandgousier a été fait par Merlin de la poudre des os d'une baleine mâle et du sang de Lancelot et que Galemelle a été créée de même de la poudre des os d'une baleine femelle et des ongles de Guenièvre, nous pouvons apercevoir comment, en tant que chronotope, le Mont fonctionne à l'articulation des deux légendes, des corpus populaires et savants.
La complicité de Merlin et de Gargantua apparaît également dans les Grandes Chronicques quand on voit Gargantua accomplir de hauts faits d'armes pour le roi Arthur et y vivre "deux cents ans, trois mois et trois jours" avant d'être emporté en féerie par Gwin la fée comme Merlin et Arthur eux-mêmes.
En résumé, ces sites, de Saint Georges de Rouelley au Mont Saint Michel, nous paraissent entretenir des rapports médiés par les passages de l'eau des Enfances de Lancelot du Lac et ce pour plusieurs raisons:
- d'abord, à cause de leur position de marches sur un chemin montois, le chemin "aux français"(),
En suivant la ligne des châteaux Gannes (cf annexe), on passe de l'un à l'autre, sorte de chemin sacré qui conduit les pélerins vers ce lieu symbolique entre tous qui achévera leur Quète, faisant étape d'abbaye en abbaye, ils entendent ce que l'on raconte inlassablement aux étapes: les légendes locales, les exploits des Chevaliers de la Table Ronde, vies de saints. Jean-Charles Payen insistait à juste titre sur le rôle des pélerinages comme lieux de transmission de la culture locale.
Ensuite, parce que les lieux de retraite assignés à Viviane et Merlin semblent liés à la fois à la Légende et à la géographie locales:
- la fontaine de Barenton, n'existe pas seulement à Paimpont, elle se trouve aussi entre Domfront et Mortain, et l'on montre prés du bourg de Barenton, en forêt de Lande Pourrie, une fontaine bouillonnante,
- la forêt périlleuse de Darnantes semble pouvoir être rapprochée de celle d'Avranches, d'abord à cause de la corruption du mot (Flûtre donne Arnantes, Arventes, Arvences, Arvenches), et note que la fôrêt d'Arvenches, dans Perceforest, est dite de l'Enchanteur.
- proche de la Mer de Cornouailles, le Mont Saint Michel fait face à la Cornouailles Britannique qui s'enrichit, au XIéme siécle, d'un Mont Saint Michel fondé par Robert de Mortain demi-frére du Conquérant.
La légende dit qu'il était, aux origines entouré d'une forêt, Scissy, qui nous paraît pouvoir être rapprochée de celle de Sorelois, qui, dans le roman, marchissait à la Mer de Cornouailles et au royaume de Sorelois.
Des travaux géologiques() font en effet mention d'une transgression marine à la période préhistorique.
Reportée mythiquement en 709, elle défraiera les chroniques.
La Baie a d'ailleurs toujours été soumise aux caprices des marées puisque trois paroisses, qui existaient en 1360, sont aujourd'hui sous les flots.
Ainsi la Légende affirme que dans la Baie du Mont Saint Michel se jetait autrefois le grand fleuve Titus aux pouvoirs surnaturels dont les rivières actuelles seraient les derniers vestiges.
Une cité aurait été engloutie là, face à Granville, suite à la rivalité d'un roi et de son gendre, légende proche de celle d'Ys.
On voit ici poindre une parenté avec les épisodes des enfances qui nous montrent les chevaliers osciller entre leurs visites aux deux reines à l'Abbaye Blanche (Mortain) et un lac plein d'enchantements, au pied d'une colline, et qui semble, à certaines heures disparaître mystérieusement, ce qui ne surprendra aucun des visiteurs de la Baie, habitués à se faufiler sur les gréves entre deux marées dont l'amplitude peut atteindre 19 kilométres.
Alors, la description de cette retraite de Viviane où "elle scela Merlin tot endormi en une cave dedanz la périlleuse forêt de Darnantes", pourrait fort bien avoir été inspirée par les visiteurs du Mont, lesquels, impressionnés par les récits locaux, auraient recueilli là légendes et histoires locales telle celle de la fée des gréves romancée au XIXéme siécle par Jules Sandeau.
Tarasche et Brions les deux châteaux qui gardent l'accés au lac de Viviuane peuvent être identifiés dans cette région proche du Mont:
- Brions existe à Genêts, c'est aujourd'hui un manoir du XVIème siécle bâti sur l'emplacement d'une abbaye du XIIème siécle, face à Tombelaine,
- Tarasche ou Therosche , château de marches corrompu en Charosche peut être lié au mythe de la Tarasque, le dragon bien connu à Poitiers, un château de marches, Charuel, en Sacey, à l'angle le plus pointu de Normandie et de Bretagne, sur le Couesnon, serait à revisiter dans ce sens. Il faisait partie d'une ligne de défense créée par Robert 1er de Normandie pour faire obstacle à Alaind ea Bretagne. C'est Auvray le Géant, (dont on trouve expréssément trace dans le Lanzelet d'Ulrich von Zatzikowen et dans le Perslevaus sous le nom d'Anuret), qui gardait cette ligne et tailla les bretons en piéces sous les murs de Pontorson. Cette situation de guerre a fort bien pû être reprise dans les récits arthuriens à propos de la défense de Gaunes.
Une légende locale raconte que le seigneur du lieu, Gilber Malemains, qui participait à une croisade en Terre Sainte, soupirait à revenir à Sacey. Un inconnu lui promet de l'aider à repasser chez lui s'il lui faisait don de la première chose qu'il y apercevrait.
Se trouvant 24 heures aprés devant son moulin, il aperçoit sa fille à la porte de Charuel. Une voix lui dit alors "tourne le pommeau de ton épée et ta fille sera sauvée".
L'ayant fait, l'inconnu s'enfuit dans un bruit épouvantable et Gilbert fonda sur place un prieuré.
Un autre récit raconte à Charuel une histoire de trahison trés proche des récits des châteaux Gannes: la jeune fille de la maison alors que le château est menacé par les troupes du soudard breton Roirick, accepte de se livrer à lui s'il épargne son fiancé. Roirick accepte le pacte mais aprés avoir violé la jeune fille, décapite le fiancé . Prenant la tête du jeune homme, Berthe, se jette à l'eau avec lui. Le passage de l'eau prend ici un tour dramatique.
- Quant à la forêt de la Briosque, elle peut être assimilée à la Broise, (Brosius Rivus), proche de là, à Marcey, affluent de la Sée qui se jette dans la baie du Mont.
La Baie du Mont Saint Michel, enfin, a conservé une solide réputation de passage vers le monde des invisibles. D'aprés les traditions locales, on célébre en effet toujours Samain, la fête des Immortels chez les Celtes, dans cette région. Le Mont est eneffet considéré comme l'île des morts. Les Trépassés s'y donnaient rendez-vous le 1er novembre dans ses brumes. En témoigne la coutume observée à Pleine Fougéres(), à 14 kilométres du Mont, lors des obséques, de porter le cercueil du défunt sur une éminence surplombant la baie et de le tourner quelques instants vers le Mont.
- les rapports entre les abbayes normandes et leurs prieurés et fondations Outre-Manche forment une courroie de diffusion des légendes locales comme des thémes de la Matière de Bretagne qui permet de comprendre sa contamination par les espaces réels et l'imaginaire des lieux où ces abbayes et prieurés sont implantés.
e) Montlair, forteresse de Gannes.
Aprés avoir conquis le Banoïc, Claudas de la Déserte, met le siége devant Montlair, où se tient la femme de Bohort de Gannes, Evaine, qui s'enfuit du château, franchissant une riviére pour entrer dans la forêt proche et gagner le moutier où se trouve sa soeur Héléne.
Comme Héléne, elle perd ses enfants ravis par un seigneur félon qui les remet à Claudas. Comme elle, elle est dans de grandes douleurs. Ses enfants seront délivrés et confiés à la dame du lac.
Montlair ou Mont sur le Lair, nous semble pouvopir être situé à Saint Hilaire du Harcouët, à la fois parce que le Lair est un affluent de la sélune, en amont de la cité et parce que Saint Hilaire est une cité bâtie sur un site médiéval comme en témoigne aujourd'hui des vestiges au mur du cimetiére.
Outre le fait que dans la transcription des textes médiévaux, Loire et Lair aient pû être confondus en tant que localisations de la Terre Déserte, (entre Loire et Arsie), la personnalité de Saint Hilaire lui-même, mort en 367, docteur de l'Eglise, évêque de Poitiers, n'est pas absente de la Légende Arthurienne puisque deux héros au moins l'invoquent, avant de combattre, Arthur lorssqu'il combat le dragon et Tristan.
Le passage de l'eau dont il s'agit ici nous paraît délimiter le pays de Gaune situé par Jean-Charles Payen à la marche de Bretagne, sorte de réduit neustrien qui allait du Cotentin à la plaine de Caen, confinant avec les pays de Loire, au delà de la Sarthe.
Délimités par les toponymes Gannes et Gaunes, nous trouvons deux de ces châteaux à chaque fois attachés à une légende de traitre:
- Périers en Beauficel, au Nord Ouest de Mortain,
La Haye Pesnel, au Nord d'Avranches, sans parler des toponymes en Gannes, Gaunes, Ga (s)nerie, qui sont à peu prés bien dispersés sur cette ligne de marches.
De plus, le texte des Enfances rejoint ici la Légende qui rappelle que la reine Evaine perd ses enfants du fait d'un seigneur rebelle à Bohort, le théme folklorique de la trahison se trouvant également dans les textes et sur le terrain.
f) les passages de l'eau de Lancelot à la cour d'Arthur.
Lancelot, ayant reçu son éducation de la Dame du Lac ambitionne d'être fait chevalier par Arthur. Il a dix huit ans.
Son passage a été préparé par Banin, filleul de ban de Banoïc, lequel a averti Arthur du sort réservé par Claudas aux rois Ban et Bohort et à leur descendance.
La présentation aura lieu pour la fête de la Saint Jean "l'homme le plus éminent de gloire et de mérite qui eut jadis été conçu par assemblement charnel".
"Ils ont tant chevauché qu'ils sont arrivés sur le rivage de la mer. Ils embarquent et abordent en Grande Bretagne, le dimanche soir, dans le port de Floudehueg."
De là, ils chevauchent à la recherche du Roi Arthur qui est à Camaalot, pour la Saint Jean d'été, rappel de celui qui garantissait le passage en baptisant dans les eaux du Jourdain.
Avant de le quitter, entretenant le mystére de ses origines, la Dame du Lac ne lui révéle pas son nom mais qu'il est fils de roi.
De la Marche de Petite Bretaigne à la Cour d'Arthur, l'itinéraire de Lancelot accédant à la chevalerie s'effectue ici sur la base d'un double passage de l'eau:
- d'abord, pour sortir du palais de la Dame du Lac, où il a été élevé, ce dont le conte curieusement ne dit rien à ce moment du récit, situation symbolique de la rupture avec l'univers féminin, celui des eaux primordiales, de la mère,
- ensuite pour accéder à Logres où se tient Arthur. Notons que Viviane l'y accompagne, véritable "courotrophe", fidéle à sa mission jusqu'au bout.
g) l'initiation chevaleresque: les exploits.
Là, il devra confirmer son aptitude à la chevalerie en accomplissant trois exploits (chapitre XII):
- la délivrance, au nom de la Sainte Croix, d'une jeune fille prisonnière au milieu d'un lac, son modéle inversé féminin.
- la délivrance de la dame de Nohant, prisonnière du roi de Northumberland,
- le combat d'un chevalier, Alybon, gardien du gué de la Reine, sur l'Humbrie, aux ordres de Guenièvre. Gué éminemment symbolique puisque c'est là qu'au temps de sa conquète, Arthur a rallié ses meilleurs chevaliers: Gauvain, Keu, Loth, et Yvain.
L'attribution du gué à la reine montre à quel point la participation de Lancelot à la souveraineté d'Arthur dépend de la femme.
h) l'initiation chevaleresque: la connaissance.
Enfin, il va conquérir le château de la Douloureuse Garde, (chapitre XXII) qui "occupe une position haute et belle entre l'Humbre et un torrent fait de rplus de quarante sources".
Ayant défait les chevaliers qui gardent le château, il découvre son nom sous une dalle.
Les Enfances sont terminées, ce passage de l'eau a été le dernier, celui de l'accés à la maturité.
II: les passages de l'eau: structures du récit.
a) les situations.
6 situations décrivent les passages de l'eau dans les enfances de Lancelot du Lac.
1. le château de Banoîc,
2. le lac de Diane,
3. la prison de Merlin,
4. Montlair, la forteresse de Bohort de Gannes,
5. le royaume d'Arthur à Logres,
6. les premiers exploits de Lancelot à la cour d'Arthur.
Chacune est en lien avec l'élément aquatique connotant un élément du récit:
1. marais, entre Loire et Arsie, sac de Banoïc
2. lac, et château d'illusion, où Viviane enlève Lancelot
caverne entre mer de Cornoailles et Sorelois oùMerlin est prisonnier
3. .rivière au pied du château: épisode de trahison,
4. mer, siège et visite de Lancelot chez Arthur,
5. île au milieu d'un lac et gué de la reine, délivrance de la demoiselle.
6 Humbre et grand torrent. Lancelot y connaît son nom.
Chaque situation est elle-même reliée à un type mythologique souvent pluriel.
1. La Marche, la trahison, Lancelot l'ondin et Fraimbault le crapaud,
2. le tombeau des amants, le couros, la cité engloutie, l'île des Morts.
3. l'interdit du génie des eaux, de Viviane à Velleda. Le passage.
4. la traîtrise des Ganelons,
5. la demoiselle captive, figure inverse du chevalier, la souveraineté par les femmes.
6 Sortie des enfers.
Les structures de l'Imaginaire du récit.
Nous pouvons donc observer, dans les situations décrites, quelques similitudes:
1) le pére de Lancelot est trahi par un sénéchal qui livre le passage de l'eau et provoque ainsi la destruction du Banoïc.
2) Lancelot enfant est ravi à ses parents par Viviane au fond d'une eau ravisseuse, comme d'ailleurs son doublet religieux Fraimbault.
3) sa tante Evaine, passe l'eau pour fuire son châ teau assiégé par Claudas.
En contrepoint, Claudas leur ennemi est dit "de la déserte" c'est à dire sans eau.
4) les cousins de Lancelot, Bohort et Lionel et leur précepteurs lorsqu'ils veulent rejoindre Lancelot au Lac de Diane, doivent franchir:
- la rivière,
- l'eau du Lac.
5) Merlin est retenu par Viviane dans une caverne gardée par les eaux et la forêt.
6) Arthur est audelà de l'eau (la mer de Cornouailles), il tient sa cour à la Saint Jean, soit sous la patronage du saint du passage de l'eau et du baptéme dans l'eau.
7) les premiers exploits de Lancelot vont consister à:
- délivrer une jeune fille au milieu d'un lac, soit son double inversé ou sa part de féminité dont il s'affranchit par là même?
- franchir le gué de la reine pour obtenir de la femme la souveraineté, prélude à leur union future.
- accéder à la Douloureuse Garde défendue par l'eau pour connapître son nom, celuide son pére, soit accéder à l'initiation masculine, à l'individuation.
Côté femmes (ou fées), l'alliance avec l'eau, l'élément aquatique est flagrant. Pour sortir du clan des femmes, accéder à la capacité de vivre en homme pourvu de cet attribut essentiel qu'est la lance, être violent, (il commence par tuer un cerf le jour oùild écide de demander à aller chez Arthur), se battre et conquérir son nom, il faut passer l'eau, s'en évader.
Deux figures masculines dominent le temps des Enfances:
- Claudas de la Déserte, qui met le feu à Trébe, assiége des villes, vit dans un univers de violence et d'éclairement.
- Arthur, qui se tient au delà de l'eau, gouverne la Table Ronde qui tournoie comme le monde et réunit ses chevaliers cinq fois aux grandes fêtes du calendrier chrétien.
Tous deux inscrivent leur propre intervention en contrepoint de celle des fées/femmes:
- l'un dans la violence exarcerbée et la verticalisation des rapports dans le temps du feu, des exploits et de l'héroïsme, il appartient à l'univers diurne,
- l'autre (Arthur) en ordonnant le mouveemnt du monde et en agenceant les interventions des hommes et des femmes.
Il euphémise les situations, son régime de l'imaginaire est certes nocturne, mais pas dans la régression, plutôt dans la coïncidence des opposés.
Son complément indispensable à la survie du royaume, Guenièvre partage avec lui la souveraineté.
Pour résumer, nous nous trouvons dans une structure tripartite.
hédoniste: y appartiennent:
a) les reines, Héléne et Evaine se réfugiant dans la pénombre des forêts et des abbayes, leur pattern est la Tombe d'Héléne puisqu'elles sont mortes au monde.
b) les enfances de Lancelot et de ses cousins leur sont en effet associés les images des marais, et de la grotte du Lac, la forêt de leurs exploits vécus dans le giron des femmes.
c) Merlin et Viviane qui vivent leur amour mystique au fond d'une grotte coupée de la cité des hommes tandis que génie des eaux et injonctions de l'au-delà, inversent les régles des hommes de chevalerie.
Leur maître mot est le plaisir vécu des situations à la marge.
Héroïque: ce sont les héros guerriers dont Claudas est l'archétype violent, souligné par la cohorte d'images lumineuses et ascensionnelles qui l'accompagnent Léonce de Payerne et Lambégue en sont les adjuvants nécessaires.
Rythmique: quand les situations bougent, que l'hommage est rendu à la marche, Arthur et ses pairs permettent à Lancelot d'accomplir ses premiers exploits en inversant la logique des passages de l'eau.
Devenu chevalier après avoir triomphé des épreuves et franchi tous les gués, il connaîtra son nom.
Cette structure est celle de la médiation constante et inévitable en raison du caractére de la Table Ronde qui vise à concilier les contraires en hamonisant les différences.
III Contexte politique et féodal.
Plue haut, nous avons montré le rôle des dynasties régnantes, de Guillaume le Conquérant à Henri II Plantagenêt et d'Hugues Capet à Louis VII, dans la genése et la transmission des romans arthuriens et ce pour des raisons politiques souvent opposées.
Notamment, nous notions que tous les clercs ayant composé des récits arthuriens s'étaient trouvé dans la mouvance des souverains anglo-normands et notamment de la reine Aliénor d'Aquitaine, devant sans doute à ses origines (elle était la petite fillle de Guillaume IX d'Aquitaine, le prince des troubadours) et à ses intérêts: la théologie trinitaire, voire la gnose orientale,
Dans l'ensemble, nous concluons que la matière de Bretagne est, pour l'essentiel, anglo-normande.
Ce que nous savons du développement des Abbayes normandes, de Lonlay, de Mortain, de Savigny et du Mont Saint Michel vient encore nous conforter dans cette opinion.
Prenons exemple de l'Abbaye de Savigny, proche du Mont Saint Michel, en marche du Petit Maine et de l'Avranchin.
Elle trouve son origine avec la prolifération des ermites bien connue dans la région qui nous occupe au début du XIIéme siécle, autour d'Avranches, lorsqu'en 1112, Saint Vital, chapelain de Robert de Mortain, prédicateur de la première croisade, et évangélisateur du Cotentin, du Bas Maine et de la Bretagne fonde cette abbaye sur un chemin montois.
Cet éléve de Robert d'Arbrissel, lui-même fondateur de l'Abbaye de La Roë et de Fontevraud, fut sans doute sensible aux critiques se faisant jour dans le clergé dont plusieurs dignitaires s'élevaient avec vigueur contre ces ermites (on en dénombra jusqu'à 140) qui vagabondaient et préchaient dans les forêts du Passais et donnaient parfois sans doute un témoignage peu en rapport avec les régles de l'Institution.
Ayant obtenu de Raoul comte de Fougéres, la concession d'un territoire il y établit une abbaye qui essaimera dans tout l'Ouest et en Grande-Bretagne (68 fondations aux XIIème et XIIIème siècles).
Ainsi, ces ermites apparaissent dans les premières chartes de Savigny et sont connus pour avoir construit des chapelles dans la région du Passais, leur mode de prédication itinérant, leur évangélisation et leur vie érémitique leur attirant de nombreux fidéles.
En 1114, un chanoine de Chartres, Rainard, mettra en relation leur vie érémitique et celle de la vie de l'Eglise primitive, preuve incontestable d'un retournement de l'opinion.
Les "Saints de Savigny"() développérent considérablement cette abbaye. Fusionnée avec les cisterciens en 1147, elle connut les faveurs d'Henri II qui la visita deux fois, la première pour y rencontrer les légats du pape le 17 Mai 1172 et négocier avec eux les circonstances de sa pénitence publique à Avranches 4 jours plus tard, en expiation du meurtre de Thomas Beckett e tla seconde en 1173().
Sise à l'emplacement de défrichements tardifs, au coeur de la Terre Gâte, dont témoignent les toponymes locaux: St Laurent ou Aubin de Terregatte, Désertines, Landelles, Louvigné du Désert, il semble évident que son paysage aie pû impressionner les clercs de la cour d'Henri II chargés des récits arthuriens, de même la prolifération des ermites dans les romans arthuriens semble être proportionnelle à celle de la région, au début du XIIéme siécle.
Savigny est également un lieu de transmision possible des récits hagiographiques et légendaires du fait de ses possessions ou filiales outre Manche puisque dés 1138, l'abbaye comptait 10 fondations en Angleterre dont deux situées en Cornouailles britanniques (Quarr Abbey 1132 et Buckfast 1136)..
Un des ermites contemporains de Vital, Raoul de la Futaie, fonda Loc Maria prés de Quimper et l'Abbaye de St Sulpice la Forêt entre Rennes et Fougéres. Tout se passe en fait comme si la Matière de Normandie avait pris le chemin breton.
A Savigny, abbaye des Marches de Maine et de Normandie, se rélise sans doute l'hypothése de Jean Frappier() estimant que la rédaction et la diffusion des romans de la Table Ronde n'avaient pû se réaliser que dans le cadre de la civilisation anglo-normande et de ses abbayes, à partir de lieux où cette civilisation était en contact avec les sociétés celtiques et aussi avec celles du Midi.
Les processus littéraires d'enracinement déjà cités y ont assurément trouvé et une matière hagiographique (les Vitae) et un carrefour mythico-légendaire, et une situation historico-géographique prpores à les inspirer.
Gilles Susong() a fort bien mis en évidence la composition dans la Vita du Bienheureux Pierre d'Avranches, ancien trouvére converti à la vie monacale, vénéré de son vivant par Henri II, d'un récit dit "de la glorieuse révélation faite à un chevalier breton" lequel, ravi au ciel aperçut, au pied du trône du Christ, un moine blanc de Savigny, Pierre d'Avranches. Récit qui n'a pas manqué d'influer sur les récits graaliques.
Dans le roman de Sidrae ou l'Image du monde, rédigé en Orient au XIIéme siécle, on peut lire:
" l'eau qui entoure la terre s'appelle Mére Océane, c'est d'elle que toutes les autres mers, fleuves et fontaines naissent premiérement pour y retourner à la fin. L'eau circule dans la terre comme le sang dans l'homme."
La lecture que nous avons esquissée des Enfances de Lancelot du Lac autour de ce théme des passages de l'eau nous a permis de poser trois hypothéses:
- d'abord celle d'une correspondance étroite entre le motif de l'eau dans le roman en prose du XIIIéme siécle et nombre de récits mythiques et hagiographiques que les clercs rédacteurs du corpus arthurien ont eu à connaître aux Marches du Maine , de Bretagne et de Normandie où les souverains anglo-normands, comanditaires de la Matière de Bretagne, firent de fréquents séjours, au coeur géographique et sans doute politique et symbolique de leurs états.
- ensuite, la structure des récits nous disent la genèse et l'éclosion de personnages comme celui de Lancelot, qui ne sont pas en rupture, loin s'en faut, avec les thémes du folklore local. On voit ainsi le principal héros osciller entre deux mondes celui des femmes-fées, proche de la nature, des fontaines et des forêts, monde de la materia prima et des solitudes boisées et nocturnes, monde encore de l'obscurité des eaux abyssales et celui de l'ascension
Deuxième partie:
la Quête et les images du Temps.
" Nous ne disons pas que le symbole témoigne de tel ou tel "autre monde", nous disons plus radicalement, qu'il nous éveille à la conscience de tout "autre manière possible".
Borela Jean. Le mystère du Signe.
Paris. Maisonneuve et Larose. 1989. p.227.
"Dans les créatures, nous enseigne Achard de Saint Victor, il n'y a pas de pluralité vraie, parce qu'il n'y a pas non plus d'unité vraie alors qu'en Dieu, unité et pluralité sont nons eulement compatibles mais co-essentielles."
S'interrogeant sur l'unité de Dieu et la figure à la fois première pour nous et première en soi de la pluralité originaire (Trinité), Achard de Saint Victor ne pouvait manquer d'influer fortement sur les productions littéraires de la Cour d'Aliénor dont il était familier, comme évêque de Sées puis d'Avranches;
On sait, notamment qu'en 1161, c'est lui qui baptisa la petite Aliénor de Castille à Domfront.
Sa théologie spéculative vise à rencontrer, au delà des idées platoniciennes, jusqu'à leur modèle premier, cette forme uni-distincte "où le Verbe est réellement pensé comme sagesse, ce centre de l'être et du Temps que la révélation avait nommée : la Grâce".
N'est-ce pas, in fine, le sens ultime de la Quête du Graal, telle qu'elle s'élabore à l'époque ?
Dans le roman tristanien, les figures trinitaires sont bien présentes comme elles le sont dans le Conte du Graal de Chrétien.
Les "images du temps" de l'une et de l'autre de ces oeuvres ne nous renvoient-elles pas, comme aujourd'hui, à la question des origines et du sens de nos quêtes individuelles et collectives, quel que soit le niveau où elles se manifestent et notre degré de participation ou d'adhésion?
"L'origine du Graal est un mystère d'Amour, écrit Charles Mela, sa quête oppose-t-elle les sortilèges de l'apparence et le monde illusoire du sensible à la révélation spirituelle", comme il le pense, ou bien, comme Viviane y invite Merlin, "faut-il partir à la Quête du Graal pour ramener la santé au roi et la paix en l'homme (...) la certitude du retour des choses à leur place attendue?."
Le débat est loin d'être clos, l'étude du passage d'un régime de l'Imaginaire à l'autre nous offre sans doute une des clefs de l'énigme.
C'est ce à quoi nous nous sommes efforcés en traitant les deux exemples que nous proposons ci-après.
Il s'y opère sans doute, comme l'avait vu Henri Desroches, "la certitude du salut par le sang versé, symbiose entre la guerre et l'extase."
Phénomène essentiellement religieux, aux confins de plusieurs spiritualités, la Quête du Graal "implique un voyage, un trip, au delà de la vie et de la mort,: voyage dans l'intériorité, voyage dans le Temps passé ou à venir, voyage dans la sublimité, voyage dans un monde autre où l'on n'entre en soi-même qu'en sortant de soi-même, où un mort est la raison d'une survie".
Chapitre 6: Tristan et Yseut, l'amour et la quête.
"Un signifiant qui donne prise sur la Reine, que soumet-il à qui s'en empare?... Lais veut dire ce que la Femme légue de ne l'avoir jamais eu: d'où la vérité sort du puits, mais jamais qu'à mi-corps." Jacques Lacan. Ecrits, Le Seuil, 1966, p.8.
Dans un ouvrage désormais célébre, Denis de Rougemont analysant le phénomène qu'il n'hésite pas à nommer la révolution psychique du XIIème siècle(), et décrivant la montée de l'Amour et du culte de la Femme idéalisée sous l'influence des troubadours qui consacre la naissance d'une vision de la femme entièrement contraire aux moeurs traditionnelles, oppose deux visions du monde dont, pour lui, procèdent deux visions de l'amour.
D'un côté, la vision orientale, fondée sur une mystique dualiste, voit dans l'accomplissement érotique à la fois la négation du divers qu'exprime la fusion avec Dieu lorsque l'individu, dans sa montée vers l'unité, accède progressivement à l'illumination. Là, Eros n'a pas de prochain et la passion est rare quand prédomine le plaisir physique, symbole et épiphénomène de cette recherche éperdue d'accomplissement.
Pour l'Occident, au contraire, il existera toujours un abîme essentiel entre Dieu et l'homme et l'amour ne pouvant connaître ni fusion possible ni union substantielle est entièrement tourné vers l'agapè, la communion impliquant la reconnaissance de l'autre, du prochain dans sa détresse et dans son espérance. L'illumination est ici plus subtile qui prend l'aspect d'une conversion tandis que l'Amour divin doit s'incarner en recherchant l'homme.()
Or, souligne de Rougemont, c'est l'inverse qui se réalise au XIIéme siècle en Occident dans la mesure où le mariage se trouve méprisé et la passion glorifiée et que "l'Amour Passion y apparaît comme un des contre-coups du Christianisme (et spécialement de la doctrine du mariage) dans les âmes où vivait encore un paganisme naturel ou hérité"().
Pour notre auteur, c'est la poèsie des troubadours, exaltation de l'Amour malheureux et hors mariage, amour érotique en ce qu'il place les amants dans une perspective d'élancement de l'âme vers l'union lumineuse qui est responsable de ce basculement dont on mesure les effets sur les moeurs et la vie sociale toute entière.
Eros, c'est en effet le désir total, l'aspiration lumineuse, l'élan religieux originel porté à sa plus haute puissance et qui revêt les apparences de la femme, symbole de l'au-delà. Ainsi le Tristan de Wagner veut sombrer pour renaître à la Lumière. On retrouve ici les vieux mythes manichéens du Jour et de la Nuit où l'âme prisonnière de la matiére, de la nuit, des formes créées porte son élan vers la Lumière.()
De même, le héros celte revenu sur terre se souvient de l'île des Immortels et l'on songe au secret de Tristan "qu'il ne peut dire mais seulement chanter".()
Eros exalte et sublime les désirs; la non-vie. La mort du corps est au bout de cette Quête et l'Amour est fuite, dépassement dans l'infini.
Agâpè, à l'inverse, est incarnation de la parole dans le monde, renverse la dialectique Nuit/Jour, réaffirme toute la valeur de la vie présente que l'Esprit ressaisit. L'Amour contribue à la transformation du réel, admet réciprocité et la Mort est la condition du début de la Vie Nouvelle, retour de l'esprit au sein du Monde.
Ce sont bien deux philosophies qui s'affrontent dans ce débat entre un paganisme de l'Union Mystique qui ne voit guère d'autre issue que le malheur à l'Amour Humain et un christianisme de communion qui conduit à l'Amour du prochain et au mariage heureux.
Transposé dans le vécu, ces visions justifient l'hédonisme dans le premier cas et les conflits douloureux, la passion exaltée dans le second. Le Triomphe du Christianisme imposa aux doctrines platoniciennes et manichéennes d'être refoulées dans un ésotérisme qui revint d'autant plus fort qu'il était plus condamné par l'officialité. Il pénétra peu à peu les élites pour trouver dans la courtoisie ses modalités d'expression.
Pour séduisante qu'elle soit, cette théorie nous paraît, à la lumière de cette merveilleuse mise en scène de l'amour au Moyen-Age que nous pouvons lire dans le Tristan, un peu systématique si ce n'est également entachée de manichéisme. Avant nous, d'ailleurs, Myrrha Lot-Borodine() avait dénoncé ce qui lui paraissait, dans cette théorie, une facilité intellectuelle estimant que "ce qu'il ne faut jamais perdre de vue en traitant du Moyen-Age sentimental, c'est la diversité, si délicatement nuancée de ses aspects (...) dans le Tristan, il n'y a pas un mais plusieurs amours en présence".
Le vécu des amants immortels, leur belle et tragique histoire nous permet en effet de dépasser une telle dichotomie en analysant les régimes de l'Amour du Roman, sans doute représentatifs des systèmes culturels mis en oeuvre à l'époque, miroir de leur temps.
Nous proposons donc une description des régimes de l'Amour dans le Roman de Tristan et Yseut élaborée sur les catégories de l'anthropologie symbolique énonçés par Gilbert Durand() et qu'il fonde sur les trois gestes fondamentaux, soit:
- une dominante posturale ordonnée au régime héroïque et largement diurne des images, entre idéalisation et antithèse,
- une dominante digestive et mystique, soit un ensemble de séquences au sein desquelles l'épisode du Boire Herbé nous semble l'analyseur d'un régime d'images nocturnes marqué par le réalisme sensoriel, prolongeant le temps de la caverne, du ventre et de la coupe, dans lequel le principes d'analogie et de confusion jouent à plein,
- une dominante synthétique et dramatique, marquée par la dialectique des antagonismes mis en oeuvre au cours du roman et qui aboutit à la mise en scéne, par le sacrifice, du temps cyclique.
Nous savons bien cependant au demeurant que cette distinction théorique, pour pratique qu'elle soit, rend compte de la cristallisation de la conscience des héros du roman à un moment ou une époque du roman mais que ces directions ne sont en aucun cas des déterminismes absolus, qu'elles s'altèrent réciproquement.
1°) Tristan le héros chevaleresque.
"Tristan était un homme tout à fait vaillant, et il s'acquit de la gloire et des éloges, devint généreux envers tous et bien-aimé, estimable et honorable, noble et bien pourvu par la fortune."
(Tristrams saga.)Roman d'amour, le Tristan est d'abord incontestablement un roman de chevalerie et qui, en tant que tel, contribue à donner aux publics récepteurs de l'oeuvre une image neuve exaltant cette institution qui atteint, dans la premiére partie du XIIème siécle, sa plus parfaite expression. Elle donna sa couleur au Moyen-Age en mettant toute la classe guerrière au service de l'honneur et du droit.
De nombreux exemples le montrent très clairement.
D'abord sa filiation: Dans la Tristrams saga, Tristan est fils de Kanelangres, "très vaillant dans l'art de chevalerie et parfaitement capable de tout acte de bravoure...homme accompli, dur pour les durs, féroce pour les féroces et encore le plus vaillant pour porter les coups et le plus puissant dans les joutes. Il savait trés bien porter l'armure et était le plus valeureux dans tous les exercices chevaleresques."
Guerrier magnifique, Tristan n'est pas moins brave, il montre une adresse incomparable à tous les exercices du corps, une force prodigieuse, une générosité , une noblesse, un dévouement qui en font, pour reprendre l'expression de Myrrha Lot-Borodine "le preux des preux".
Homme tout à fait vaillant,il "acquiert la gloire et les éloges et devient généreux envers tous"().
Son premier acte sera de venger militairement son père et il n'hésitera pas à combattre le Morholt en combat singulier puis, en Irlande à se rendre maître d'un dragon. L'aspect redoutable de ses adversaires le confirme comme le fait qu'il soit et le champion de son oncle et le défenseur de son royaume.
Sa chevalerie est confirmée par ses tous premiers exploits dont deux sont à créditer au profit du scénario bien connu du combat du héros et du monstre: le Morholt, qui terrorise l'Angleterre et les sujets du roi Marc en venant prélever son tribut est désigné pour sa haute taille, voire son gigantisme et sa cruauté inhmaine que n'attendrit même pas les pleurs des femmes et des enfants. De même, le dragon que Tristan défait en Irlande et qui lui vaut d'être remarqué par les deux Yseut: la reine et sa fille est décrit sous des traits particulièrement horribles: il crache du venin et du feu, détruit tout sur son passage et, même après sa mort, sa langue est encore capable d'empoisonner Tristan qui l'a coupée. Celui-ci affrontera encore en duel le fourbe sénéchal du royaume et le géant Urgan et connaîtra de nombreuses batailles dont il sortira vainqueur comme il sied à un preux.
Prompt et habile au maniement des armes, Tristan est encore un excellent archer, ce qui lui permet de subsister lors de sa vie forestière avec Yseut. Il est aussi parfaitement agile, n'hésitant pas à sauter dans le vide d'une hauteur vertigineuse pour se libérer au moment de sa captivité. On peut même presque dire qu'il vole puisque en s'engouffrant dans ses vêtements, le vent lui évite de tomber comme une masse. Il s'agit, à l'évidence d'un héros marqué par sa capacité à se mouvoir dans les airs.
Tous ces traits confirment la nature héroïque de Tristan, lorsqu'il n'est question que de sa vie propre (c'est-à-dire sans Yseut), il apparaît comme le chevalier qui tranche et perce, tournoyeur de talent et bon porteur de lance au combat.
Une autre constellation d'images vient encore renforcer le caractère héroïque de Tristan, c'est tout ce qui concerne la voile lorsque à l'occasion de ses nombreuses traversées (sauf la premiére sur laquelle nous reviendrons), il commande aux éléments.
Ces signes montrent à l'évidence le caractère ascensionnel du héros Tristan, à la fois lancier, duelliste accompli à l'épée, archer et tueur de géants et de monstres.
Examinons un peu la signification de cette qualité de tueur de géants et de monstres:
a) le tueur de géants:
Dans la Tristrams saga, le premier ennemi tué par Tristan est un nommé Morgan, lui-même assasin de Kanelangres, le pére de Tristan dont il usurpé le trône. Pour l'occire, Tristan lui asséne un "coup sur la tête qui pénètre jusqu'aux yeux".
Le Morholt (oncle d'Yseut) est tué en combat singulier par Tristan qui l'atteint à la tête.
Le géant Urgan est tué au cours d'un combat au cours duquel Tristan lui coupe la main et, l'atteignant à l'épaule, le jette dans un ravin, par dessus un pont.
Nous pouvons, au sujet de ces trois meurtres, nous poser une question ayant trait aux noms de ces ennemis de Tristan: deux ont dans leur patronyme la racine GAN qui semble les rattacher à la race des géants et deux la racine MOR qui peut les apparenter à celle des serpents Mélusiniens. Tristan s'affirmerait donc, dans son âge héroïque, comme l'ennemi de personnages mi-humains mi-extra-humains.
On peut aussi se demander, en interrogeant la propre filiation de Tristan s'il échappe lui-même complètement à l'animalité tant par son père Kanelangres que par sa mère, soeur du Roi Marc aux oreilles de Cheval?
Guerrier violent, Tristan par ses armes qui évoquent sa puissance, par ses actes, (le Morholt est frappé sur le heaume et le géant Urgan à l'épaule) qui montrent sa capacité à s'en prendre au chef et aux forces vives de ses ennemis est incontestablement un héros solaire qui prend le dessus sur des personnages qui touchent d'une certaine façon aux cieux.
Son écu, vermeil, qui symbolise force et courage, vient encore souligner ce trait de caractère.
b) le tueur de dragons:
Ceci se confirme avec l'épisode du dragon, quand, dans la Tristrams saga, le héros attaque le dragon du Val d'Enfer à l'aube, il le blesse en lui portant un coup de lance dans la gueule si violent que toutes les dents en volèrent et que le fer l'atteint aussi en plein coeur, puis au ventre. Il le coupe ensuite en deux par le milieu avant de lui couper la langue.
Là, le héros n'est pas seulement souverain guerrier, il devient celui qui divise, qui sépare les forces de la nuit de celles du jour.
Héros véritablement diurne, il s'arme pour combattre au jour naissant et s'en prend à la monstruosité de cette bête qui vole la nuit avec une longue traînée de feu, tient ses ailes repliées le jour, et se terre dans un lieu ou se trouve une caverne, non loin de crouliers et de marais, sorte d'archétype du monstre universel résumant tous les aspects du régime nocturne de l'image: créature antédiluvienne, liée à l'eau sombre et croupissante, création de la peur (Dontenville), noeud où convergent et s'emmêlent l'animalité vermidienne et grouillante, la voracité féroce, le vacarme des eaux et du tonnerre comme l'aspect gluant et écailleux de l'eau épaisse. Il est à l'image des habitants du séjour des ombres, de tout ce qui s'oppose à la Lumière.()
Le dragon figure le mal que le héros solaire et ascensionnel, vient combattre au nom du bien et au péril de sa vie, affirmant encore plus son caractére solaire et étincelant à ce point que, l'ayant vaincu, il sera contaminé par la langue du dragon et en deviendra tout noir.
On peut même se demander si ce contact physique avec la nuit et le mal ne le marquera pas définitivement, si ce premier poison qui s'instille dans ses veines ne préfigure pas déjà le combien plus dangereux Boire Herbé?
Remarquons qu'à ce stade des aventures de Tristan son rapport avec les femmes était, jusqu'à ce moment, quasi inexistant, voire hostile. Le roman nous a présenté les deux Yseut, la mère et la fille, comme des dangers potentiels pour le héros dans la mesure où elles appartiennent au royaume des ombres, ne serait-ce que de par leur parenté avec le Morholt. Avec ses breuvages, ses philtres et ses onguents, Yseut la reine n'est-elle pas la magicienne, la sorcière dont l'antre est le lieu du refoulé, où les ombres et les fantasmes prennent droit au rêve en même temps qu'elle fascine par sa capacité à inventer et réaliser des recettes aux vertus énigmatiques.
"Connaissant les herbes, les onguents, les électuaires, elle savait aussi les engins, les brevets, les charmes et breuvages autant que Saines, Pis, Escots peuvent en savoir, car ils sont merveilleux maîtres en sorcellerie et nigromancie: cela lui venait de ses ancêtres" (Tristrams saga).
C'est d'ailleurs à compter de ce détour par l'antre de la magicienne que prendra véritablement corps la légende fatale de Tristan. Yseut la reine n'est-elle pas comme Brigit la déesse celte la mère des médecins en même temps qu'elle l'est des dieux primordiaux? Elle soigne Tristan, le baigne, lui fait prendre des potions d'herbes, ce faisant elle l'introduit déjà dans un autre univers que ne connaîssait pas le chevalier.
2°) L'Amant prisonnier
."Ils s'enlacent étroitement comme s'ils avaient été cousus l'un à l'autre avec des liens." (Le donnei des amants, lai anonyme).
De fait, brusquement, tout va basculer, Tristan, de chevalier loyal et pieux qu'il était dans ses premiers exploits, va devenir "failli", traître et recréant en même temps qu'amant parfait.
Déjà sa gloire, comme le souligne Marie-Luce Chénerie(), avait quelque chose d'impur, de sauvage et de discontinu, si on le compare aux autres chevaliers.
En effet, il a dû tuer au château des pleurs, la Belle Géante, déclarée moins belle que la reine Yseut et sa gloire n'est pas celle des chevaliers errants qui ne cessent d'éprouver leur valor pour être parfaits. Si Lancelot est tenu pour le meilleur chevalier d'Arthur, c'est qu'il a hanté en la Grant Bretaigne plus que Tristan. On comprend, ajoute-t-elle, cette contradiction artificielle, qui confère à Tristan une humilité exemplaire dans sa nouvelle vie.
L'amour d'Yseut, de fait, le conduit à renoncer brutalement au jeu noble des énergies viriles, son amour l'isole de sa caste: "ai oublié chevalerie" proclame-t-il dans le Béroul.
La passion tragique et fatale qu'il éprouve pour Yseut l'emporte en effet irrésistiblement comme un flot qui déferle ().
"Leurs coudes se touchent, leurs yeux échangent d'ardents messages; leurs mains se pressent fiévreuses.
Yseut: -"il me semble que je ne pourrai jamais me séparer de vous"
Tristan:-" C'est merveille, je suis tel pour vous que vous êtes pour moi".
Déjà la convoitise charnelle embrase leurs corps de chaleurs désordonnées".
Cet amour-abîme est loin de l'amour courtois, de l'art d'aimer, "alliage subtil de l'esthétique galante latine avec l'esprit nouveau toute de préciosité de délicatesse de touche, de claire raison française"(), il s'agit ici véritablement d'un abandon aveugle de Tristan aux forces naturelles qui vont le faire renoncer dés le premier baiser d'Yseut à son destin héroïque.
Par la femme qui l'initie à ce jardin secret du rêve qui ressemble au verger enchanté des légendes celtiques, monde fermé à toute obligation et à tout devenir(), Tristan accède a un régime des images qui privilégie la nature: ils vivent dans la forêt du Morois, séjournent dans une loge de feuillage, se nourrissent de venaison, dorment sur la terre, s'endorment avec les saisons froides et se réchauffent de leur ardeur amoureuse et ne sortent de leur cachette qu'à l'époque où la sève monte et où les arbres jettent leurs bourgeons.
Sous les pins, dans la grotte, près de la fontaine, sur de pauvres matelas faits de feuilles de chataîgniers, ils s'abandonnent à leur joie, appartiennent à un univers de pénombre et la nuit est leur plus sûr abri.
Au début de leur histoire Tristan et Yseut sont des héros parfaitement humains. C'est l'époque où Tristan (qui se fait appeler Tantris et Serge Hutin insiste sur cette appellation qu'il réfère aux rituels de l'amour tantrique) rencontre Yseut en Irlande et où il remarque sa beauté quand elle accorde sa harpe.
Ils étaient alors, Tristan par sa vaillance et Yseut par sa blondeur à nulle autre pareille, héros diurnes et lumineux.
Le roman souligne d'ailleurs qu'Yseut ressemblait à la sirène qui attire les nefs sur les rochers et qu'elle remplissait d'émoi bien des coeurs qui se croyaient défendus contre les embûches de l'amour. Pour un peu, souligne t-il, le courtois Tristan se fut laissé prendre aux lacs périlleux de la beauté.
Or, après l'épisode du Boire Herbé préparé par la reine Yseut, selon son savoir de nigresse et de magicienne, Tristan et Yseut deviennent des héros surhumains, dont la destinée est désormais liée aux grands flux naturels, aux saisons et peut-être aussi au mouvement des astres. Il sont mythifiés, presque des êtres surnaturels. Leur parcours va, dés, lors connaître un itinéraire tout à fait symbolique.
a) Amour physique et naturaliste.
Celui-ci commence, la terre natale d'Yseut étant abandonnée et laissée derriére eux la reine Yseut, mère de l'héroîne, image de la grande déesse, par un épisode aquatique.
L'océan qui les porte les trouve occupés à prendre le Boire Herbé répandant dans leur veine le poison qui va les unir charnellement et faire d'eux des héros hors du commun.
Le parallèle est ici frappant entre la femme que l'on pénètre et que l'on creuse, où l'on se dissout et la nature, mère primordiale, matérialité enveloppante; éternel féminin et sentiment de la nature vont de pair dans un récit que l'on a pu qualifier de pré-romantique.
Toute l'imagerie relatant la période où les amants vivent leur amour sans entraves est chargée de ces schèmes dominés par le régime de l'intimité de l'Amour physique, de l'acte charnel que viennent renforcer et rappeler sans cesse les métaphores de la forêt et de la grotte-refuge, de la caverne, insistant sur la fatalité d'un régime qui relie, fait coïncider le désir des deux amants, les confond tous deux dans un réalisme sensoriel empruntant ses images aux thèmes mythiques de l'Irlande pré-chrétienne et exaltant la féminité, soit:
- l'allégorie ou la personnification de l'Irlande sous les traits d'une jeune femme à la parfaite beauté physique, qui est aussi l'image et la représentation de la Souveraineté, celle que le roi prend, mais qui le choisit et qui, comme la reine Medb, (ivresse du pouvoir) n'est jamais sans un homme dans l'ombre d'un autre.
- la belle messagère de l'autre monde qui vient chercher un heureux mortel qu'elle emmène dans une barque de cristal et à qui elle donne, avec son amour, la félicité éternelle...
b) Amour mystique.
Il y a de fait une analogie absolue entre la blessure rédemptrice et la blessure sexuelle: dans Wagner, Tristan est soigné par Isolde d'une blessure réelle, il se trouve frappé d'une blessure symbolique par l'épée que pourtant elle n'abat pas sur lui "la blessure qu'elle ferma en la soignant, elle la rouvrit avec le glaive".
La blessure symbolique initiale est toujours liée à la relation érotique. A la fin de sa vie, Tristan ne voudra pas d'autre médecine que celle de la guérisseuse lointaine, c'est-à-dire être pansé de la main même qui l'a blessé. Il s'obstine donc à chercher le salut dans la source de sa damnation et le remède au désir dans le désir lui-même.
L'erreur de Tristan sera alors de croire que celle qui l'a blessé puisse le guérir, mais souhaite-t-il vraiment cette guérison là?
La vérité de cette erreur: celle qui a causé la faute et la blessure permet d'accéder à la rédemption.
Dans le Tristan de Wagner apparaît cette vérité déjà inscrite en filigrane des récits antérieurs: Dieu n'est pas mort, il est en souffrance et son héritage ne se situe pas dans ce monde.
"la nuit me jette au jour chante le héros pour que l'oeil du soleil se repaisse éternellement de mes souffrances".
Le livret souligne bien ici le fait que Tristan prostitue au jour de la puissance (ou de la loi) ce qu'il avait reçu dans le silence. ().
Ce sont les Celtes qui ont légué à l'Europe médiévale, par le biais de la Légende Arthurienne, (Tristan et Yseut), "le théme de l'amour absolu et du destin librement choisi et assumé."()
La passion de Tristan pour Yseut est véritablement mystique. "Pour Tristan, écrit Denis de Rougemont, Yseut n'était que le symbole du désir lumineux: son au-delà, la mort divinisante et libératrice. Il fallait donc qu'Yseut fut l'impossible, car tout amour possible nous ramène à ces liens, nous réduit aux limites de l'espace et du temps sans lesquelles il n'est point de créatures, alors que le seul but de l'Amour infini ne peut être que le divin: Dieu, notre idée de Dieu ou le moi déifié.. Il était de la nature essentielle de la passion mystique d'être sans fin..()".
La Quête d'Yseut chez Tristan ne peut-elle être assimilée à celle de la Femme-Enfant à laquelle Breton nous invitait dans Arcane 17 et qu'il décrivait comme Lucifer, porte-Lumière, et dans sa gloire primant toutes les autres l'Etoile du matin.
c) le Philtre des confusions.
Incontestablement l'épisode du Boire Herbé est le pivot du récit Tristanien, il inscrit délibérément en effet le jeu qui s'y joue dans une perspective dramatique.
Dans ce geste d'avalage, de communion, se rassemblent toutes les images précédentes qui, de la Harpe de Tantris au sacrifice des amants en passant par la Table Ronde et les arbitrages d'Arthur aboutit à ce passage incomparable qaui vient clore les aventures terrestres de Tristan et d'Yseut en même temps qu'il leur ouvre la porte de l'éternité.
"La mort des amants, nous dit Marie-Noelle Toury(), porte à son apogée l'étroite relation qu'elle entretient avec la passion d'amour. Dans le dernier embrassement, Tristan donne à Yseut une force surhumaine, il entraîne avec lui la reine dans la mort, faisant de cette étreinte, geste d'amour, un geste de mort".
Si le boire amoureux fut l'origine d'une vie remplie de peines, de souffrances et de longs tourments, ainsi que d'appétits charnels et de désirs perpétuels,(), leur merveilleuse histoire est bien celle d'une transgression des codes et normes de la Chevalerie, du conflit jamais résolu entre Raison et Désir, gouvernée par un régime de l'image marqué par la fatalité du désir.
"Ils furent tous deux abusés par le breuvage qu'ils avaient pris, celui-ci fut pour eux la cause d'une vie remplie de peines, de souffrances et de longs tourments ainsi que d'appétits charnels et de désirs perpétuels"(Tristram saga).
Refusant toute reddition au Temps, allié de la Loi et de l'Ordre, Tristan et Yseut ont découvert que la mort peut-être signe de liberté quand la jouissance l'exige. Leur fin était dés lors inévitable et Thomas prévient le lecteur qu'il a écrit cette histoire "afin qu'elle puisse plaire aux amants et qu'ils puissent, en certains endroits, se souvenir d'eux-mêmes".
d) les Trois Yseut.
Un indice de cette évolution des images de l'Amour en régimes du temps peut encore nous être fourni si l'on considére la triple figure féminine qui hante le roman.
Cette triade (Yseut la Reine, Yseut la Blonde et Yseut aux Blanches Mains) a en effet, nous semble-t-il, sans cesse affaire aux visages du temps.
Elle est incontestablement d'essence lunaire(), comme le sont les trois déesses grecques: Artémis, Séléné et Hécate, ou encore les trois filles d'Allah: Al Hat, Al Uzza, Marat, (celle-ci étant symbole du temps et du destin), les trois saintes Maries de la Mer et l'on connaît l'interprétation de Dontenville à partir de la Trinité du folklore celtique dans lesquelles il voit le dieu de la nuit (Orcus), celui du soleil(Bélénos) et celui du couchant (Gargantua, face occidentale du père).
Dans le Bocage normand, les paysans allaient autrefois au sommet du Mont Margantin, célèbre pour ses processions circulaires et ses sabbats, pour y voir trois soleils se lever.
On peut aussi penser aux trois visages de Morgane: Morgue, Mourgue, Morrigan ou encore aux trois figures du roman arthurien: Gueniévre, Morgane et Viviane.
Il s'agit donc bien d'une image récurrente déclinée sous trois formes dans le roman tristanien:
- la première, dans l'ordre d'apparition, est la reine Yseut, soeur du Morholt, le géant qui réclamait son tribut chaque année, que Tristan défit; doublet du dragon que Tristan tuera également. Elle le soignera à chaque fois des blessures empoisonnées prises à leur contact.
Par ses origines, elle appartient à la race des races. Comme Brigit, la déesse celte, elle connaît les herbes et les charmes. Magicienne, elle participe de la deuxième fonction indo-européenne qui allie guerre et magie, quand force physique, violence et ruse sont canalisés pour défendre la société(). Elle se trouve ainsi tout à fait logiquement aux côtés de Tristan dans sa période héroîque et solaire.
- Yseut la Blonde, amante fatale et passionnée, est image de la féminité. La coupe est son archétype car elle détermine l'amour des héros. En s'abîmant dans son sein, en se fondant avec elle dans celui de la Nature, Tristan assume les exigences de la fonction nourricière et maternelle. Elle est image de cette déesse-mére-amante vers laquelle à toutes les époques, les hommes ont fait régresser leur désir sublimé en mystique de la dame quand la séparation devient inéluctable,
- plus complexe, plus ambigu, le personnage d'Yseut aux Blanches Mains, qui aimera Tristan d'un amour sans retour, est peut-être moins l'image de l'épouse, -sans négliger cet aspect social de son rôle dans le roman-, que celle de l'instrument du destin qu'elle accomplit presque à son insu ou comme mue par une motivation qui lui semble imposée d'en haut. C'est en effet en manipulant le cours des évènements (le fameux épisode de sa fausse déclaration à propos de la voile noire du bateau qui raméne Yseut la Blonde au chevet de Tristan agonisant), qu'elle participe de la premiére fonction, celle d'agent du destin, d'intermédiaire entre les dieux et l'homme, (et c'est sans doute pour celà qu'elle devait reter vierge). Véritable psychompompe, c'est bien elle qui améne les amants aux rivages de l'autre monde.
La triade féminine du Tristan, en même temps qu'elle révéle les trois fonctions de la tripartition indo-européenne présente bien au lecteur un triple usage du temps régi par les images du levant (c'est le rôle d'Yseut la reine auprés du héros), du midi (c'est l'embrasement de l'amour-passion d'Yseut la Blonde) et du crépuscule (c'est le rôle fatal d'Yseut aux Blanches Mains qui introduit les amants dans le Grand Temps).
3°) le chevalier du temps
.C'est bien en effet une question de reddition au Temps qui est centrale à cette histoire.
L'évolution des amours de Tristan et d'Yseut n'est-elle pas à l'image de cette évocation de la conjonction des contraires déclinée par Béroul écrivant:
"Je verrois la Table Ronde qui tournoie comme le monde".
Après être passée par une phase égocentrique, l'amour des deux héros aboutit à la fusion comme s'interpénètrent dans le roman médiéval clergie et chevalerie.
Cette obsession du temps des romanciers Tristaniens est une thématique très forte et sans cesse présente, signalée d'abord par un certain nombre de notations calendaires:
- "Tintagel est un château fée, il se perd deux fois l'an, à la mi-mars et à la Saint Michel",
- "déjà le soleil était entré dans le signe de l'écrevisse, c'était la veille de la Saint Jean", c'est au moment où les amants vont consommer le Boire Herbé,
- et quand ils arrivent chez l'ermite Ogrin, le poème précise: "Déjà, on était à la sainte Croix de Septembre",
- le roman dit encore: "le temps vint où la sève monte et où les arbres jettent leurs bourgeons", puis "quand la saison fut de retour où l'on chasse le cerf et où les blés sont hauts",
équinoxe et solstices sont signalés, et les auteurs se plaisent à souligner à quel point les amants sont devenus indifférents à cette question du temps qui passe quand ils sont ensemble.
Rapport encore pointé, au-delà, par l'épisode post-mortem de l'union des amants, qui voit leur introduction dans le cycle végétal: image sublime du rosier et de la vigne mêlant fleurs, feuilles et grappes "et les boutons doux flairants et les roses épanouies", symbole des amours de Tristan et d'Yseut que la mort même n'a pu désunir.
Dans la Tristrams saga, ce sont deux chênes aux ramures célestes qui, issant de chacune des deux tombes, se mêlent par dessus le faîtage de l'Eglise et relient symboliquement non seulement les dépouilles des deux amants, mais encore leur vie passée à celle de l'au-delà.
Au contraire, quand les amants seront séparés, le temps prendra une cruelle épaisseur, et Yseut comptera les saisons qui l'ont séparée de Tristan. Les notations temporelles seront ici employées à l'inverse de l'utilisation précédente où elles servaient à nier le temps: Tristan promet de ne revoir Yseut d'un an, puis revient vers elle au printemps. Le temps passé auprès d'Yseut aux Blanches Mains est celui de la nécessité, c'est presque un temps "bourgeois" qui, loin d'apaiser le souvenir, l'alimente dans la frustration et passent les nuits tristes tandis qu'Yseut aux Blanches Mains soupire et attend, son désir n'étant jamais exaucé.
Non loin de son domaine, Tristan a fait clore une grotte où il a peint les scénes de son amour, il s'y retire pour fuire le temps de la réalité, goûter aux joies d'un véritable rêve éveillé. Le miroir de ses amours passés qu'il a là figurés le retient quasi magiquement entre les rets du temps imaginaire mais pour lui plus réel que le réel. Et la force de son fantasme est telle qu'il réussit à emmener avec lui Caherdin, pourtant frère d'Yseut aux Blanches Mains, de l'autre côté du miroir et à le lui faire partager.
D'une telle situation, seule la mort pouvait faire sortir Tristan.
Denis de Rougemont écrivait: "pour Tristan, Yseut n'était que le symbole du désir lumineux, son au-delà, c'était la mort divinisante, libératrice des liens terrestres. et l'auteur d'opposer l'amour de Tristan dont la nature était d'être sans fin, procédant d'une éternité sans retour, aux conceptions modernes de l'amour "retour sempiternel d'une ardeur constamment déçue".
En opposition, le personnage d'Yseut aux Blanches Mains, archétype de l'épouse, apparaît comme tout à fait du siècle, telle que la voit Georges Duby: "être faible, qui doit être nécessairement soumis, parce que naturellement pervers, vouée à servir l'homme dans le mariage" dans la mesure où le mariage est le soubassement de l'ordre social et fondé sur un rapport d'inégalité, l'homme devenant le tenancier du corps de son épouse().
Paradoxalement, cependant c'est d'elle, sans doute parce que c'est le seul élément stable du récit, que viendra le dénouement qui fera basculer l'amour de Tristan et d'Yseut dans l'éternité. Yseut aux Blanches Mains joue bel et bien un rôle de nautonnier fatal qui fournit aux amants tragiques l'instrument de leur rédemption.
A l'intérieur du roman et dans la société de l'époque, au temps universel de l'unanimité de l'Institution chevaleresque a succédé, vécu comme une renaissance, celui de la particularité des individus qui font l'apprentissage de leur liberté, et dans ce sens Tristan et Yseut, personnages marginaux, en rupture avec leur époque, l'interrogent profondèment.
Dialectiquement, ces deux temps se subsument, peut-être sous l'influence cistercienne, en un troisième: temps de la mort, de la fatalité, proche du contemptus mundi, mais encore porte ouverte sur l'au-delà.
Jean-Charles Payen estimait que l'influence arabe avait pû également être prépondérante dans cette conception de l'amour().
Rappelant que les Orientaux avaient élaboré à Bagdad, au IXéme siécle, une conception particuliére de l'Amour, il citait volontiers d'Ibn David, le Kitab al Tarab (Livre de la Fleur), pour qui l'amour était un amour fatal, d'ordre physique et qui exigeait qu'on ne cédât point au désir afin de prolonger la passion, son trouble et son tourment ou encore Ibn Hazan, qui, dans Le Collier de la Colombe, montre que la démarche de l'Amour va des beaux corps aux belles âmes, puis à la beauté Idéale qui est une Idée divine.
"C'est le roman de Jeunesse et de Fortune, la description des joies désordonnées et des grandes illusions de l'Amour qui traîne ses vaincus de détresse en détresse jusqu'à la douloureuse issue de ce monde transitoire".. Sorciére, initiatrice-amante fatale ou épouse asservie, le roman de Tristan nous renvoie bel et bien trois visions de la femme qui sont aussi trois visages de notre traitement du désir comme de notre rapport au temps.
- Au combattant, au guerrier héroîque, est donné de vivre un temps historique qui sera aussi celui des grands exploits. Tristan est là un héros solaire qui se met en marche avec le jour et voyage en été.
Cette réalisation nécessite un rôle féminin protecteur pour être complémentaire et l'on sait bien que les héros fatigués ont besoin de repos et de soins.
On pourrait encore assimiler cette période du roman à la conquéte progressive, par le jeune homme, de son image masculine.
- Au parfait amant, totalement asservi à sa dame, vivant l'Amour-Passion sur le mode de la régression au coeur de Nature, matrice universelle, correspond un visage du temps suspensif, annulant magiquement son cours dans la consommation et la consumation du désir charnel.
La femme y joue un rôle adjuvant, partenaire à part entière d'une inclination devenue passion qu'elle nourrit et dont le merveilleux est totalement aboli.
Là, le héros fait véritablement l'apprentissage de la transgression des règles du fonctionnement social comme de ses propres valeurs.
- Au Tristan qui se veut réaliste, et conjugue les forces de la raison pour échapper à la fatalité, correspond un rapport au temps qui fait alterner les cycles de l'espoir et du désespoir, de la satisfaction et de la frustration.
Période indispensable à la résolution de la crise, elle débouche sur la mort dans l'entrelacement qui réintroduit les amants dans le cycle végétal en les faisant accéder à l'immortalité.
Un autre visage de la femme y apparaît, en conflit constant avec le précédent, et qui, par alternance de deux visages, de deux images, nous fait passer sans cesse d'un côté à l'autre du miroir, temps du mythe qui nous réintroduit dans une cyclologie en même temps qu'il nous enseigne aussi que le philtre qui unit Tristan et Yseut, loin de n'être que la rencontre d'Eros et d'Agapè, de l'Orient et de l'Occident, est aussi celle de la Tradition celtique, qui fait s'égarer l'Imagination de Tristan au-delà, dans l'irréel, et que cet amour là est marqué inexorablement au coin d'une complexité qui ne saurait s'analyser uniquement dans une logique dualiste.
Comme l'avait bien vu Gustave Cohen, "il n'y a pas dans le Moyen-Age chrétien, d'une part l'amour divin, d'autre part l'Amour humain, d'une part, l'amour céleste et l'amour terrestre, l'amour spirituel et l'Amour charnel, il y a l'Amour, dans toute sa ferveur et sa complexité, moteur de la vie()".
L'Amour de Tristan et d'Yseut est ainsi le produit de la rencontre sur le sol français des apports de l'Antiquité gréco-romaine, de la mystique chrétienne, des traditions orientales et de la rêverie celte.
Ceci nous renforce dans la conviction, naguére énoncée par Henri Hubert() lorsqu'il citait Gaston Paris: "Le Roman de Tristan et d'Yseut rend un son particulier qui ne se retrouve guère dans la littérature du Moyen-Age" et il concluait: "C'est par Tristan et par Arthur que le plus clair et le plus précieux du génie celtique s'est incorporé à l'esprit européen".
Profondément enraciné, par ses premiers auteurs, au pays des grandes merveilles, si le roman de Tristan et Yseut nous fascine encore tellement aujourd'hui, c'est sans doute parce qu'il parle intimement à chacun de nous de nos amours et à l'humanité de son histoire en devenir. Roman de Jeunesse et de Fortune, le roman de Tristan et d'Yseut est bien la plus haute histoire d'Amour que le monde aie jamais connue".
Pour reprendre l'expression de Jean-Charles Payen, il "nous donne une image toujours neuve et toujours exaltante de notre liberté".
Chapitre 7. Perceval,
le Conte du Graal et le temps.
"La femme était-elle autre chose qu'une illusion, une sorte de voile, de paravent ou plutôt un truchement, un intermédiaire, la médiatrice?"
.Georges Duby. Mâle Moyen-Age. Paris. Champs, Flammarion. 1988. p.81.
Examinant le mythe de Tristan et d'Yseut(), nous avons montré comment les visions de l'Amour dont la critique littéraire nous fait volontiers les héritiers nous semblaient entachées de manichéisme lorsqu'elles s'attachaient à l'analyse du théme des Amants et comment celle-ci pouvait être dépassée en la resituant dans ses contextes de production et de réception en référence aux systémes de l'Imaginaire qui les régissent.
Assujettissant visions de la femme et visages du temps à un héritage, la critique (de Rougemont) oppose de fait quasi systématiquement Eros et Agapê, soit l'érotique des troubadours à un amour plus spirituel marqué des impératifs d'une construction sociale prônant le mariage chrétien comme base absolue alors que la vision des auteurs médiévaux nous paraissait beaucoup plus complexe, intégrant notamment les images des jardins des délices orientaux ou encore celles des traditions celtes.
Nous fondons là nos analyses, dans une perspective durandienne, sur les textes et sagas liés au mythe de Tristan et Yseult, les amants immortels.
Leur immortalité, l'efficacité symbolique dont la faveur du thème de Tristan semble témoigner, sont, de notre point de vue, plus redevables à la question du traitement du temps qu'à celle des modéles esthétiques ou moraux proposés aux lecteurs, du Moyen-Age à nos jours.
Ayant appliqué une pareille lecture à l'oeuvre d'André Breton(), et dégagé avec lui trois figures de la femme, de l'inaccessible étoile à la Femme-Enfant via l'Amour Fou, il nous a semblé intéressant de nous attacher à montrer, revenant au Moyen-Age, (mais avec Breton appelant de ses voeux le retour de Mélusine, nous en étions nous éloigné?) que le Conte du Graal de Chrétien appartient lui aussi à cette lignée de grands textes, d'aucuns diraient initiatiques, qui par delà les partis pris philosophiques, la thématique traitée, voire la commande explicite ou implicite des producteurs de l'oeuvre, inscrivent résolument dans l'univers du mythe une littérature dont la compréhension ne peut s'obtenir qu'au prix d'une herméneutique.
Le Conte du Graal de Chrétien n'est-il pas, en effet, un de ces chemins où le mythe puise sa source dans une parole vive, avec toute la force sauvage que cela suppose?
"Lieu approprié aux paroles subversives, aux histoires absurdes et mises au rebut"(), il nous semble, outre le fait qu'il est dû à la plume de celui que Jean-Charles Payen tenait pour le plus grand des poètes du Moyen-Age, "exprimer une vertu supérieure, une vision globale de toute l'évolution humaine, à travers des fictions si signifiantes qu'elles cessent d'être mensongéres"(), soit mettre en oeuvre, à travers les personnages de Perceval et de Gauvain, se répondant comme en miroir et dans leurs rencontres avec les visages féminins qui jalonnent leurs quêtes, une véritable anthropologie de l'Imaginaire arthurien.
Symbolique nous apprenant le bon usage du sensible, ne nous permet-il pas de retrouver le maniement du ternaire? Et l'on se souvient que précisément le Conte du Graal fut écrit en l'honneur de la Sainte Trinité comme en témoigne la dédicace du Manuscrit du Mans.
L'environnement féminin des deux héros.
Perceval et Gauvain sont, dans leurs quètes pour différentes qu'elles soient tant dans leurs motifs que dans leur accomplissement, environnés de plusieurs types de figures féminines.
Les premières sont leurs mères.
Celle de Perceval apparaît dés les premiers vers en désignant notre héros comme "le fils de la veuve dame de la Déserte Forêt perdue", et le roman de préciser immédiatement qu'il "sort du manoir de sa mère" et qu'il va voir les "herseurs qui hersaient les avoines pour sa mère".
Au fracas que font les chevaliers dans la forêt, il croit entendre des diables et invoque sa mère "elle a dit vrai madame ma mère".
Dans le giron de sa mère, encore niais il n'a aucune expérience des dangers de la vie dont sa mère tient à le préserver. Cependant elle ne peut le garder de l'appel des chevaliers et aprés avoir tenté de l'instruire et de lui communiquer les préceptes de chevalerie, elle doit se résoudre à le voir partir. Le conte nous apprendra plus tard qu'elle n'y survivra pas.
Il en résultera une grande culpabilité pour Perceval qui ne peut résoudre les enchantements du château du roi pêcheur.
C'est sans doute là que s'origine sa quête, héros lunaire et nocturne, il retourne aux sentes des sous bois obscurs de son enfance, s'adonne à la recherche de l'intériorité bien symbolisés par l'archétype du Graal, la coupe de la féminité.
Si en effet pour les chrétiens le Saint Graal, dernière coupe du Sauveur utilisée par Joseph d'Arimathie pour recueillir le sang du supplicié, est un des objets les plus insignes qui soient, il reste cependant inséparable de son substrat paîen, étant encore coupe de fécondité, récipient merveilleux chez les Celtes, originaire de la Mer, il est l'attribut du dieu Dagda, son chaudron, étant capable de nourrir toute une armée sans se vider.
Sa quête peut donc être entendue à la fois dans un sens mystique, mais nous savons avec Gilbert Durand que les structures mystiques de l'image sont aussi celles de l'intériorité, et physique comme recherche de la femme première, de la mère-amante.
L'itinéraire de Perceval s'inscrit donc dans ce double mouvement, visant en fait, nous l'avons vu, à surmonter la mère pour parvenir à l'immortalité.
Si sa libido qui le tend vers l'avant exige la séparation d'avec la mère, l'aspiration de l'enfant qu'il est encore dresse sur sa route de multiples obstacles, en fait sa peur de vivre. Le Graal est donc sans doute aussi l'image du tombeau où se trouve désormais sa mère et nous savons combien sont proches les figures de la tombe, notre dernier berceau chtonien et celle de la matrice.
Il lui en sera fait grief par sa cousine germaine rencontrée prés d'un chevalier à la tête tranchée, préfigurant peut-être la mort du héros, et qui lui apprend l'origine de ses déboires
"sache maintenant que le malheur
va s'abattre sur toi et sur les autres,
C'est à cause du pêché qui touche à ta mère.
Apprends le, que cela t'est arrivé,
Quand elle est morte de chagrin pour toi."
Gauvain au contraire est un héros solaire, sa quète, celle de la lance, l'inscrit dans un régime imaginaire totalement différent, puisque adonné à la recherche de l'arme reine des tournois, la lance, inséparable de l'idée d'axe du monde, de pilier, de majesté, de royauté de souveraineté.
Chez les Celtes, arme divine et royale, lance de feu, rouge de sang, elle est l'attribut du Dieu Lug, à Gorias, elle rend invincible son porteur.
Nous sommes là dans des structures ordonnées au principe de verticalité.
Rien d'étonnant donc que le rapport de Gauvain à sa mère soit tout à fait différent.
Le conte nous apprend que le neveu d'Arthur, fils de Lot d'Orcanie, a perdu sa mère voici vingt ans. C'est du moins ce qu'il pense lorsqu'il la retrouve vivante ou ressuscitée, (mais bien plutôt au royaume de l'au-delà dont Gauvain a passé les portes) avec la mère d'Arthur au château de Verre, à la fin du récit.
Gauvain nous semble vivre une situation symétriquement inverse de celle de Perceval.
Le héros est un chevalier fait, il entreprend toutes sortes d'aventures et ne craint pas de rompre les charmes.
Même si Ygerne et sa mère,les reines mortes, lorsqu'il les retrouve dans un Autre Monde, veulent le garder, il tend inviciblement à s'en dégager, à leur échapper, quitte à résoudre les enchantements pour arriver à ses fins.
Sa quête est ordonnée à l'extériorité, il constitue tant dans son rapport à sa mère que dans ses aventures un modéle inverse de celui de Perceval.
Les pucelles.
Celles-ci ne manquent pas sur le chemin des deux héros. A lui seul, Perceval en rencontre huit:
A la pucelle endormie sous la tente, se conduisant comme un rustre, il prend un baiser et vole un anneau. Il la retrouvera plus tard, misérable et accusée de trahison par son chevalier. Perceval devra défaire l'Orgueilleux de la Lande pour se racheter.
La pucelle qui jamais n'avait ri, pleine de beauté et de grâce, est à la cour d'Arthur quand Perceval y arrive. Quand elle le voit, elle se met à rire, ce qui ne lui était pas arrivé depuis dix ans, le reconnaissant comme le meilleur des chevaliers. Ceci a pour effet de lui valoir une gifle que lui asséne Keu, le demi frére d'Arthur. En effet, un bouffon avait prédit qu'elle ne rirait que lorsqu'elle verrait "celui dont la gloire chevaleresque serait sur toutes les autres souveraine." Aprés avoir défait le Chevalier Vermeil dont il s'approprie les armes, Perceval jure de la venger en menaçant Keu.
La jeune fille amaigrie et pâle se tient aux fenêtres du château de Beaurepaire et lui accorde l'hospitalité. Autour du château rendu désert: ruine et désolation, rues désertées et maisons en ruine, et deux moutiers habités par des nonnes terrifiées et des moines à l'abandon. La jeune fille et deux gentilhommes s'avancent à sa rencontre, elle est décrite comme archétype de "la beauté que Dieu ait pû mettre au corps d'une femme ou sur son visage".
Elle amène Perceval à son lit et tous les trouvent bien assortis mais il se garde de lui adresser le premier la parole et malgré tout le soin qu'elle apporte à préparer son sommeil, de la toucher.
"il ignorait tout
de l'amour comme du reste
et il ne tarda guère à s'endormir
car rien ne troublait sa tranquillité".
Son hôtesse, plus hardie, a beau venir le rejoindre, mouiller sa couche de pleurs, le tenir embrassé, il se contente de la couvrir de baisers, de l'introduire sous sa couverture, mais sans aller au delà.
Au matin il combat et défait Aguinguerron, qui menace le château et ses habitants et le condamne à se mettre au service de la belle. Celui-ci refuse, ayant pris part à la mort du père d'icelle, Perceval le dépëche alors à la cour d'Arthur au service de la demoiselle qui jamais n'avait ri.
La demoiselle, Blanchefleur, qu'il nomme sa mie, lui témoigne alors grande joie et l'entraîne jusqu'à sa chambre.
Il combat ensuite Clamadieu qui veut s'emparer de Beaurepaire et connaîtra le même sort que Guinguerron.
Il peut à nouveau se distraire au cou de son amie qui le couvre de baisers. Il méne, dit le conte, auprés d'elle une vie de délices.
Mais une autre lui tient plus à coeur et il se souvient de sa mère qu'il a vue tomber évanouie et lui prend le désir de la revoir "plus fortement que de toute autre chose". Il finit par prendre congé en dépit du désespoir de la jeune fille qui veut le retenir. C'est alors qu'il parvient au royaume du roi pêcheur qui lui remet une épée richement sertie.
Commence l'étrange procession des objets sacrés:
- une lance qui saigne tenue par un jeune homme,
- deux candélabres tenus par deux trés beaux jeunes gens,
- un graal porté par une jeune fille belle et gracieuse, longuement décrite quant à ses charmes,
"pour ravir l'esprit et le coeur des jeunes gens,
Dieu lui avait fait passer toute merveille".
A chacun de ses passages, le Graal illumine la pièce et remplit les assiettes de mets succulents.
- un tailloir d'argent porté par une autre pucelle dont le conte ne dit rien.
On connaît la suite: Perceval ne pose aucune question et se retrouve le lendemain dans un château désert. Il apprendra que son silence est la cause du fait que les enchantements ne sont pas rompus.
Toutes les figures précédentes ont en commun d'avoir, outre une beauté éblouissante, bien propre à séduire le plus endurci des chevaliers, échoué dans leur tentative de séduction du chevalier.
Paraît alors une jeune femme qui me semble avoir un tout autre statut que les pucelles sus-nommées, jeune fille dont il apprendra qu'elle est sa cousine, élevée avec lui chez sa mére joue en effet un tout autre rôle.
D'abord elle l'amène à dire son nom: Perceval le Gallois. Elle lui apprend l'origine de son échec et du malheur qui va s'abattre sur lui puisqu'il n'a pû ou sû lever celui de la terre déserte:
"C'est à cause du pêché qui touche à ta mère,
apprends le que cela t'est arrivé ,
quand elle est morte de chagrin pour toi".
Et Perceval de s'interroger:
"mais puisqu'elle est mise en terre,
qu'irais-je chercher plus avant?
car je n'y allais pour personne d'autre
que pour elle que je voulais revoir...
les morts avec les morts, les vivants avec les vivants".
La pucelle lui conseille alors de se méfier de son épée et d'aller la faire reforger chez Trébuchet le forgeron "qui l'a faite et la refera".
Il s'en va et elle reste.
Nous sommes ici en présence du visage de l'annonciatrice, médiatrice entre deux mondes celui de la mère et celui des femmes que doit désormais affronter le héros.
Elle est de son enfance et pourtant lui montre le chemin de sa virilité, de son audace à conquérir.
Perceval poursuivant son voyage aperçoit alors aprés un combat entre un faucon et une oie qui laisse tomber trois gouttes de sang sur la neige blanche.
Il entre alors en profonde méditation, le sang sur la neige lui donnant semblance de Blanchefleur.
C'est Gauvain qui le ramène à la cour d'Arthur où Perceval énonce son nom et reçoit réconfort de la reine elle même et de la jeune fille qui jamais n'avait ri. Il l'enlace et lui déclare qu'il veut être son chevalier.
Le lendemain, à la cour du roi arrive, seconde figure de l'annonciatrice, une laide demoiselle qui réitère les accusations déjà portées par sa cousine en le maudissant de n'avoir saisi la Fortune chez le Roi Pêcheur en n'ayant point posé de questions.
Perceval jure alors de se mettre en quète pour délivrer une demoiselle assiégée au château de Mont Esclaire et pour connaître les secrets du cortége du Graal.
On voit bien dés lors que le conte peut se taire de lui et ne parler que de Gauvain, sa révolution intérieure est faite, et ce grâce à ces deux couples de figures qui se répondent en écho:
- celles de pucelles avenantes et que Perceval refuse d'approcher ne possédant pas les instruments nécessaires: (son nom d'homme et une épée reforgée), lorsqu'il les a conquises et perçues par la méditation qui suit l'épreuve, c'est la reine qui lui confére sa part de souveraineté,
- celles de figures annonciatrices complémentaires, l'une vient de son enfance pour lui signifier qu'il en est bien sorti, qu'il n'appartient plus au clan des femmes, et la sorcière laide à souhait et toute noire qui lui prédit les conséquences de sa non prise de parole.
Les unes viennent ou appartiennent au royaume des humains, les autres semblent prendre le temps à contre pied pour le réintroduire dans un cycle non sans violence.
L'épisode des trois gouttes de sang est éminemment symbolique de cette quête: d'abord parce que c'est là que tout bascule et aussi parce que se joue la conjonction des opposés soulignée par la triade: au couple mère - fils se substitue celui du chevalier, de sa dame et du souvenir.
La parole et le nom du chevalier enfin énoncé publiquement vont le consacrer au service d'une quête désormais sans fin dont on devine l'issue, celle-là même de son séjour terrestre. Il s'agit toutefois d'une quête mystique, et le héros reste profondément attaché à un régime de l'imaginaire qui nous semble suspensif du Temps.
Commencent alors, dans une symétrique inverse, les aventures de Gauvain, dont on remarque que c'est lui, le chevalier fait, qui réintroduit Perceval chez les hommes.
Lui aussi connaît semblables rencontres de figures féminines.
Les jeunes filles qu'il croise arrivent au gré des aventures du héros.
La première occasion est un tournoi que Méliant du Lys a organisé contre Thibaut de Tintagel. Les dames y assistent et parmi elles les deux filles de Thibaut:
- l'aînée, à l'origine du tournoi, n'a en effet pas souhaité épouser Méliant, élevé avec elle et qui l'aime avant qu'il n'aie été fait chevalier et tournoyé contre son propre père.
- à ses côtés, la seconde, décrite comme élégante et dite "la jeune fille aux petites manches".
Les deux soeurs se querelleront à propos de la bravoure des chevaliers, l'aînée tenant Méliant pour le meilleur et la cadette optant pour Gauvain à tel point qu'elle recevra une gifle de sa soeur.
Mais Gauvain refuse de combattre et se retire chez Garin également père de deux filles. De la cadette, il obtiendra une manche.
A l'aube Gauvain défait Méliant pour la gloire de la demoiselle aux petites manches et lui jure sa foi:
"je serai devenu un vieil homme aux cheveux blancs
avant que de renoncer à vous voir".
La petite lui baise le pied en souvenir:
"jamais je ne vous oublierai".
Gauvain s'en va sans avoir dit son nom.
Puis sur le chemin, nouvelle rencontre: un chevalier, Guingambresil, en fait un de ses ennemis, qui lui présente sa soeur, belle et courtoise.
Dés qu'ils sont seuls, ils parlent d'amour
"car s'ils avaient parlé d'autre chose,
ils n'auraient fait que perdre leur temps!"
Gauvain lui promet aussi d'être son chevalier pour toute sa vie et elle ne lui oppose pas de refus.
Un arrière vassal les trouve en train d'échanger des baisers.
"Femme honte à toi, c'est l'homme que tu devrais
le plus haïr à qui tu permets étreintes et baisers."
Et il lui apprend que Gauvain est le meurtrier de son père. Une mélée s'ensuit et Gauvain se défend contre les bourgeois en utilisant un échiquier comme bouclier. La jeune fille, taille serrée et robe retroussée, l'assiste. Finalement Guingambrésil obtiendra un sursis du roi et Gauvain est convié à reparaître un an plus tard pour un combat muni de la lance qui saigne qu'il aura été chercher.
On notera, avec Jean-Charles Payen(), que Gauvain ne se comporte guère avec toutes ces jeunes filles commme un "fin amant". Il conte fleurette mais ne s'attache pas.
La jeune fille suivante l'attend sous un chêne. Elle est en guenilles et pleure prés d'un chevalier blessé. Ce dernier le met en garde de passer la borne de Malvoie et lui confie la jeune fille.
Gaunvain poursuivant sa route rencontre alors dans un château, la "Jeune Fille au Miroir". Commence alors un étrange dialogue, quand il l'interroge:
"à quoi songiez vous?
- je lis dans vos pensées et vous n'avez qu'une envie
c'est de me prendre et de me porter là en bas sur le col de votre cheval!"
Il acquiesce.
"Garde toi de le faire.
je ne suis pas de ces bretonnes filles
dont les chevaliers s'amusent
et qu'ils emportent sur leurs chevaux
quand ils partent faire leurs actes de chevalerie!"
"Moi en tout cas, tu ne m'emporteras pas!
et pourtant si tu l'osais
tu pourrais m'emmmener avec toi
si tu voulais seulement te donner la peine
d'aller dans ce jardin...
m'en ramener mon palefroi".
Gauvain relève le défi et passant la planche trouve nombre de gens pour médire de la mauvaise jeune fille qui a fait du mal et trancher la tête de nombre de chevaliers. Repassant la planche il revient vers elle:
"elle avait laissé son manteau
et sa guimpe tomber à terre,
afin que l'on put voir
librement son visage et son corps".
Gauvain lui remet son cheval et lui propose de l'aider à monter, elle refuse violemment d'être touchée par lui. Il ramasse le manteau pour l'en vêtir. Même refus.
"au nom de quoi me donnes tu quelque chose qui touche à mes yeux, à ma bouche...?"
Gauvain revient alors vers la jeune fille au chevalier blessé, le soigne, et le reconnaît, c'est Griogerras vaincu autrefois par Gauvain pour avoir pris une demoiselle de force.
Occasion pour Gauvain de lui rappeler que sur les terres d'Arthur les jeunes filles sont protégées.
Gauvain, qui n'a gardé comme monture qu'un roussin, est alors soumis aux brocards de la mauvaise jeune fille laquelle en même temps manifeste le désir de le suivre dans ses aventures.
C'est elle qui entraîne Gauvain, au delà de l'eau, à la découverte du Château de Verre abondamment pourvu de demoiselles aux chevelures éclatantes et aux étoffes chatoyantes. C'est là ausi qu'il rencontrera les deux reines mortes (mère et fille) et leur fille dont il apprendra qu'il est fils de l'une et frére de la dernière.
Tous attendent le chevalier parfait qui rendra aux dames leurs terres, raménera la paix, adoubera les jeunes gens et mariera les filles.
Apparaît alors dans le conte la fonction de cette demoiselle dont on voit bien qu'elle se différencie des précédentes lesquelles sont avec Gauvain dans un rapport de courtoisie ou de marivaudage.
Décrite comme méchante, libre de moeurs elle est énoncée par tous ceux qui la connaissent comme "chose pire que Satan".
On l'accuse plusieurs fois d'être responsable de la mort de bien des chevaliers qu'elle a envoyé à la conquète du château aux cinq cent fenètres, "terre sauvage toute pleine d'étranges merveilles".
Le château lui aussi est plein d'enchantements établis par un clerc versé dans la science des astres.
Un passeur permet l'accés au château défendu par un fleuve et par l'homme à la jambe de bois.
Gauvain affrontera les enchantements, tuera le Lion verra les jeunes filles, prendra possession du lit de la Merveille et recevra les service des jeunes filles du palis avec à leur tête, Clariant, la jeune fille au diadème d'or, en fait sa soeur.
Ce château énigmatique et merveilleux n'est-il pas lui-même une figure maternelle avec toute sa puissance d'attraction féminine soulignée par le fort déploiement de pucelles dont les délices et les chambres tendent à emprisonner le héros?
N'est-il pas gardé par "l'homme à la jambe de bois", démon saturnien de la sexualité comme l'ont bien vu Emma Jung et Marie-Louise Von Franz?().
La passion masculine débordante de Gauvain, son trop plein d'énergie, en quelque sorte, marquée par le fait qu'il tue un lion ne contribue-t-elle pas à renforcer ses traits de héros masculin triomphant de l'inconscient sauvage et manifestant sans doute aussi l'attitude chrétienne de résistance à l'attrait de passions plus subtiles?
Au matin du haut de la tour du château de verre, il apercevra, à l'extérieur, la "mauvaise" jeune fille (mais sur quel plan et dans quel ordre est-elle réellement mauvaise?). Elle est avec un chevalier en armes qui porte un écu écartelé.
En dépit des conseils de la reine qui la lui dépeint comme "trop arrogante et trop indigne", et a fait dessein de retenir Gauvain prisonnier, il sort du palais, repasse l'eau se mesure au chevalier et salue la mauvaise jeune fille qui semble véritablement le fasciner.
Celle-ci, après l'avoir à nouveau brocardé, l'entraîne alors dans une autre aventure et l'emmène là d'où nul n'a réchappé. Gauvain en effet souhaite tout faire plutôt que de "perdre ses bonnes grâces".
Il affronte l'épreuve du Gué Périlleux, triomphe et apprend alors l'histoire de la mauvaise jeune fille de la bouche d'un chevalier, son ancien ami, qui se répand en paroles haineuses contre elle, la traitant de "possédée du diable".
Gauvain et Girolemant se font serment d'assistance mutuelle et Gauvain apprend de lui le nom de la cité: Orcaneles et celui de la jeune fille mauvaise: l'Orgueilleuse de Nogres dont l'ami, l'Orgueilleux de la Roche à l'Etroite Voie, garde les passages de Gauvoie.
L'accord se gâte entre les deux hommes quand Gauvain demende le nom du château précédent, où il a mangé et bû et quand il lui avoue qu'il a couché sur le Lit de la Merveille.
Guirolemant lui révéle aussi que les deux reines sont Ygerne la mère d'Arthur, morte depuis 60 ans et que l'autre reine est la propre mère de Gauvain, la femme de Lot d'Orcanie.
L'interlocuteur de Gauvain qui ne l'a pas identifié lui raconte alors que lui Gauvain a tué son propre père et qu'il lui voue une haine tenace.
Gauvain s'étant fait connaître, ils décident alors de se retrouver dans un an pour se battre en Orcanie devant toute la cour d'Arthur.
Gauvain repasse le Gué Périlleux, retrouve la jeune fille mauvaise qu'il ramène au palais. Elle lui raconte alors la raison de sa méchanceté liée à son histoire. Elle a souffert de l'amour, ce qui explique sa dureté.
Ils sont reçus au palais de verre avec grande joie et les deux reines facilitent les retrouvailles de Gauvain avec sa soeur sur le Lit de la Merveille tandis que la reine lui laisse cent jeunes filles pour le servir.
Il remet alors à sa soeur l'anneau que lui a confié, à son intention, Guirolemant.
Un messager est dépéché à la cour d'Arthur pour prévoir le duel.
Nous voici donc, avec Gauvain, également en présence de deux séries de figures féminines:
- les pucelles, auxquelles Gauvain ne manque pas de faire hommage de sa courtoisie; il est là dans une perspective trés proche de la Nature, du printemps, de la douceur d'aimer. Leur rencontre est en effet associée à des images de verdure (une jeune fille sous un chêne) et leur description fleure bon la joie et la fête, elles appartiennent à l'univers du sensible, leur présence dans le conte est quasi charnellement perceptible. En fait leur rôle est parfaitement interchangeable pour Gauvain qui passe de l'une à l'autre sans aucune difficulté n'omettant pas de leur jurer sa foi.Elles participent de la "solarité" du héros et sont son complément indispensable.
A l'inverse, la mauvaise demoiselle ne se laisse pas séduire, elle tient un miroir lorsqu'il la voit la première fois, signant ainsi son appartenance lunaire. Sa face et sa gorge qui se mirent dans le miroir sont en effet plus blancs que neige et elle s'est faite une couronne sur la tête. C'est sans doute la figure de la Prostitué sacrée qui apparaît à ce moment, se refusant en même temps qu'elle se donne, elle est décrite comeme une créature maléfique par ses contemporains et cependant Gauvain ne peut s'en détacher, mû à son égard comme par une espéce de fascination.
Elle l'introduit dans l'Autre Monde, celui des exploits fabuleux et des Grandes Merveilles, "pays sans retour", monde de la mort enchantée où régnent d'étranges reines mortes, les Mères. Charles Mela y voyait l'opposition manifestée entre les sortiléges de l'apparence et le monde du sensible.
La "Mauvaise demoiselle", "fille au miroir", détient dans ses mains les deux faces de la réalité qu'elle peut à son gré faire basculer. D'où sans doute sa mauvaise réputation, celle là même qui s'attache aux sorcières à la fois porteuses de cette merveilleuse étrangeté qu'est la féminité dans une société d'hommes, celle qui tient toujours entrebaillées les portes du désir et qui vous emmène sur son balai ou à dos de vache, dans les airs, dans le monde où tout s'inverse.
Personnage lunaire, comme Gauvain est solaire, ne participe-t-elle pas à la gestation d'un Gauvain autre que lui-même, par les épreuves auxquelles elle le soumet? et cela dépasse de beaucoup la problématique proprement courtoise.
Maîtresse du temps, elle le conduit à alterner ses séjours au royaume de verre, et désamorce du même coup le drame du héros voué à la Quète, elle le fait basculer du même coup dans un Autre Temps, qui n'est plus seulement celui des grands exploits.
Elle l'initie, par son miroir, à la maîtrise des enchantements symbolisés par le Lit de la Merveille, (notons au passage la parenté sémantique des deux mots). C'est par euphémisation et non par héroïsme qu'il est vainqueur de la Mort et de la Nuit, accomplissant la conjonction des contraires.
Cela n'est d'ailleurs pas sans effet sur elle, puisqu'elle sera désormais admise à la cour des deux reines mortes et bien traitée comme si sa diablerie s'était trouvée effacée par les exploits de Gauvain..
Les visages du temps
.Nous retrouvons alors la structure historienne de l'Imaginaire: lorsque la synthése des deux mondes et des deux figures de la demoiselle est opérée, Gauvain est réintroduit dans le temps de l'histoire par la convocation d'un futur tournoi devant toute la cour d'Arthur, le roi de la Table Ronde qui "tournoie comme le monde", figure de la roue du temps.
Héros solaire, il appartient au régime diurne des images, soulignée par les schémes du conte: il se tient droit, monte à la Tour, sépare les noirs des blancs (épisode du damier, figure de la maîtrise de l'alternance des jours et des nuits), combat avec la Lance et la recherche, défait des monstres.
Et pourtant, son rapport au Temps évolue tout au long du roman jusqu'à ce franchissement du passage de Gauvoie (c'est presque son nom), véritable clé symbolique du récit.
Peut-être plus qu'au structures de l'héroïsme, appartient-il désormais à celles de l'epuphémisation des conduites, héros du passage, de la marge et de la conciliation, comme d'ailleurs le suggére également son nom (la racine indo-européenne Wag signifie errer).
Son souci de compter avec le temps est d'ailleurs souligné par Chrétien lorsqu'il parle d'amour à la jeune fille belle et courtoise:
"car s'ils avaient parlé d'autre chose
ils n'auraient fait que perdre leur temps".
Si son rapport au temps s'inscrit bien dans l'histoire, celle des aventures et des prouesses (il tournoie à l'aube et s'en va à midi), il semble résoudre la contradiction fondamentale aprés ses rencontres avec la mauvaise jeune fille. Médiatrice du temps, elle tient un miroir, lui fait passer l'eau,et l'amène à réussir toutes ses épreuves contre le temps parvenant même à en inverser le cours lorsqu'il triomphe du monde de la mort enchantée au château construit par un clerc "versé dans la science des astres". En retour, tel un contre-don, il la réhabilitera aux yeux de la société locale.
Perceval au contraire, comme son nom le suggère (perce-val), est un héros nocturne, les schèmes qui s'y rattachent sont dominés par une dominante digestive (le repas du Graal, coupe d'abondance qu'il entreprend de conquèrir), encore surdeterminés par l'élément liquide (le roi Pêcheur est le Roi de la mer), figure maternelle.
Nous sommes là dans les images du retour, de la régression, du sommeil et la Quête semble devoir s'originer dans le mythe de l'Age d'Or, lorsque le cycle sera révolu, mais dans une eschatologie et l'on se souvient de l'influence des récits mystiques orientaux dans la description de la Quête de cet ailleurs absolu qu'est le Château du Graal, auquel on ne parvient qu'après avoir surmonté des épreuves et surtout assumé "les états multiples de l'être". La quète de Perceval est bien mystique introduite comme elle l'est par la figure de la fée-amante, fille du roi du Monde, porteuse du Graal qui signe pour lui l'abolition du temps linéaire lorsqu'elle lui dit:
"vous ne verrez jamais d'autre nuit
que celle de ce soir
ni d'autre jour que celui de demain".
Aprés le passage du cortége mystique, Perceval dort jusqu'au matin sans accéder au désir de la jeune fille et encore moins au sien et constate, au réveil, que tout a disparu, comme si le Temps s'était aboli.
Sa méditation devant les trois gouttes de sang sur la neige et la furie qui s'empare de lui lorsque l'on veut l'en distraire sont encore à verser au même crédit d'un rapport différent au temps des origines avec lequel il n'aura cesse de renouer, passant cinq ans dans la forêt comme un seul jour, attitude d'angoisse, comme l'avait bien vu Georges Bataille "l'attitude angoissée qui fonda les interdits opposait le refus, le recul des premiers hommes au mouvement aveugle de la vie... La multitude des êtres vivants est passive dans ce mouvement et parfois le désir est impuissant"().
Si l'histoire des amants immortels Tristan et Yseut s'achevait sur leur réintroduction dans le cycle du végétal, si Breton appelait de ses voeux la figure de Mélusine, à la fois femme enfant et mére primitive, le Conte du Graal présentifie deux images du temps et charge ses héros de le maîtriser, chacun à leur manière, aprés avoir parcouru le chemin d'une triple initiation par les femmes dont la triade me semble devoir être comprise comme une manifestation de la multiplicité en rapport avec l'unité de la féminité.
Alors que Perceval est responsable de la mort de sa mère et vit cette annonce dans la culpabilité, cherchant à la rejoindre, Gauvain retrouve la sienne dans l'Autre Monde mais n'accepte pas de lui être asservi. Lorsque ses exigences vont dans ce sens, il s'en échappe pour courir de nouvelles aventures et le triomphe des mystères s'opère quand il a passé l'épreuve du Gué périlleux.
Ses voyages s'acccomplissent à la fois dans l'ordre de l'imaginaire et dans celui de la réalité chevaleresque. Il participe des deux structures de l'Imaginaire, l'héroïque et le dramatique.
Perceval, à l'inverse, n'accomplit pas les mystères, reste enfermé dans le temps des cycles et des répétitions, il ne s'accomplira que dans la mystique.
Il entretient avec les pucelles un rapport qui est à la fois dans la fusion et dans la distance. Il n'ira jamais jusqu'à la réalisation d'un désir qui semble absent.
Il reste un héros nocturne qui affectionne les sentes obscures des sous bois, les ermitages retirés au sein d'une nature qui l'enserrre de toute part, prenant la place symbolique de la mère absente.
La révélation même par l'ermite à Perceval de la face invisible et spirituelle du Graal s'inscrit dans cette dynamique et nous savons avec Gilbert Durand combien la substance du précieux vase au service duquel Perceval va se mobiliser est symbolique de toute intimité, signifie attachement à la patrie maternelle, à la demeure, à la maison, image de la terre, de la profondeur, intégrre les phases du retour cyclique du temps.
Gauvain au contraire n'hésite pas à prier les pucelles d'amour, développant avec plusieurs d'entr'elles tout le registre de la séduction courtoise en mêm temps qu'il semble chercher unae autre figure de la femme dans la "mauvaise demoiselle", en fait femme déçue et trahie, au coeur blessé.
Enfin, nous touchons là à ce qui constitue sans doute le pivot principal de cette mise en miroir des deux héros: leur rapport au nom du père d'autant plus présent qu'il n'apparaît que comme en filigrane de leurs aventures. Perceval ne connaît pas son père, tandis que Gauvain sait parfaitement qu'il est le fils de Lot d'Orcanie même s'il ne le dit pas.
Ce n'est qu'aprés avoir voyagé d'un bord à l'autre du temps et vu les deux faces du miroir que s'accomplit pour lui le triomphe des épreuves et qu'il accepte de combattre à nouveau, ayant été reconnu et ayant accepté de prononcer son nom, de dire sa filiation.
Le tournoi sera justement convoqué en Orcanie, c'est à dire au royaume paternel devant son oncle Arthur.
Perceval restera dans le nom dit des noms, mêmes des plus sacrés aprés la révélation de l'ermite qui lui intime l'ordre de ne pas les prononcer même en péril de mort alors que Gauvain finira par avouer qui il est à Guirolemant, cet aveu le réintroduisant du même coup dans l'histoire.
Curieusement, et il faudrait s'interroger plus avant sur ce point, l'interrogation de la place du père, est sans doute comme figure du manque, le lieu de l'analyse du devenir des deux chevaliers et de leur quète.
Les femmes qui jalonnent la quête des deux héros, représentent en fait une triade, soit trois figures du destin.
Méres, amantes et initiatrices, elles ne sont pas sans évoquer la triple figure de la grande déesse, Brigit chez les Celtes.
Elles lient également trois figures du destin et trois conceptions de l'Amour: la chrétienne, l'orientale et la celte.
La structure du récit de Chrétien vérifie elle-aussi la fonction de symbolisation de ce roman, sujet aux influences littéraires et mystiques du temps, lieu d'osmose, de transformation et de fusion, en somme véritable d'alchimie littéraire et culturelle.
Ponctuant la route des deux héros de leurs interventions, elles les renvoient en même temps à leur rapport au temps.
Comme l'a écrit Jean-Charles Payen, le Conte du Graal, à l'instar des autres oeuvres de cette période, "cherche à traduire le grouillement d'une réalité vivante qu'il veut exprimer dans sa totalité, il manifeste une volonté: constituer un cycle qui donne une vision d'ensemble sur la destinée individuelle et sur l'histoire humaine en général"().
Conclusion.
Les Romans de la Quête décrivent, en fait, très précisèment, l'intégration successive des étapes du développement psycho-affectif des personnages arthuriens en même temps qu'ils participent de l'incorporation de modèles culturels encore opératoires de nos jours.
Ils parlent à nos temps où le mythe du progrés s'effondre pour laisser place à des modèles plus souples, plus diffus, multiréférentiels.
La Table Ronde qui harmonise les contraires, organise pour l'individu dans son milieu "la médiation avec le réel". La sublimation s'y opère au travers de deux idéaux types, la courtoisie, et l'ascèse cistercienne magnifiée dans le thème de la Quête du Graal. Les sujets y sont, comme dans la fête, tributaires du projet collectif.
De la figure du prêtre-roi ou du moine-chevalier à celle du médiateur au XXème siècle, nous lisons en fait la constante dans l'incorporation d'un modèle culturel, celui du sujet, toujours à l'ordre du jour de la plupart de nos projets.
De même que la fête en socialisant l'individu, en accomplissant pour lui la fonction de tiers-médiant, le fait advenir en tant que sujet social, la quête du héros ou prêtre-roi, est à la fois celle de l'individuation et de la socialisation du sujet comme médiateur. Les situations festives comme les récits de la Quète décrivent les relations d'individu à individu, leur inscription dans le social au détour des intimations du milieu et des composantes de leur Imaginaire. Elles nous aménent à découvrir que "la relation avec autrui, et finalement l'intégration cosmique passent profondément, à travers la prise en charge du désir, de la frustration, de la mort, par le mûrissement de la relation à soi-même et par la conquête d'une authenticité propre"
Le but poursuivi par Arthur et ses chevaliers, la Quête du Graal et de la Lance est significatif: le double symbolisme de ces objets trouve des échos très contemporains jusque dans sa réalisation
"Surgit peut-être avec le Graal, pense Isabelle Cani, la question du sens du mythe, à la fois comme signification, et comme direction: le chemin qui méne vers Dieu, et encore la découverte de soi ou d'un nouveau rapport avec le monde".
De fait "le seul intérêt du symbolisme à l'oeuvre dans le mythe du prêtre-roi est qu'il révèle par sa structure de double sens l'équivocité toujours multisignifiante de l'être."
Cette constante ambiguïté dans l'interrogation du sens est vécue quotidiennement comme ouverture possible pour la construction du sujet, personnellement certes, mais encore socialement car "si la Quète peut aboutir, c'est parce qu'on cherche ensemble.".
Comme Lug, le multiple artisan, l'homme contemporain est à la fois un et multiple, fait l'expèrience de la contradiction, provoque conflits et actualisations des potentialités qu'il perçoit dans les groupes et chez les individus, jouant un rôle d'interface entre les systèmes bio-psychiques des individus, dont le sien, et les systèmes psycho-sociologiques.
Une telle position qui tend à manier les contradictoires, ne peut être effectivement tenue sans passion, sans, comme dit Lupasco, "des idées à densité affective". D'abord, et Georges Mauco l'a clairement établi, toute sensibilité humaine demande relation à autrui, dialogue, échange, dans la mesure où le désir est apte à être dit puisque c'est par le désir que l'homme accède à la parole, fait l'expèrience de son histoire, de l'Histoire. Aux carrefours de la communication sociale, il lui appartient de dire son désir, d'amener celui des autres à émerger.
La Table Ronde figure à la fois le triple héritage de la tradition juive, chrètienne et celtique et la parfaite égalité en droits et en devoirs de ceux qui siègent autour d'elle puisque nul, du fait de sa forme-même, n'y peut avoir préséance.
Les mythes arthuriens parlent, à qui veut bien les entendre, de façon contemporaine.
Ils constituent des transversalités; interrogeant le sens des situations culturelles et sociales observables encore de nos jours au Bocage Normand, ils s'appuient réellement sur des représentations avec lesquelles ils entrent en dialogue en même temps qu'ils nous racontent les origines des cultures et groupes sociaux.
L'héritage de la pensée dualiste qui veut qu'à une proposition on en oppose une autre, aboutissant à une logique du tout ou rien, nous avait fait négliger la réalité, toujours paradoxale, et la mise en oeuvre de projets s'appuyant sur une pensée dialectique.
Pour y parvenir, nous ne pouvons faire l'économie d'un traitement de la complexité, et comme Lancelot du Lac, figure hermétique, aux carrefours de sa propre histoire et de la Quête, nous devons simultanément et dialectiquement interroger le sens des interactions à l'oeuvre là où ils sont, c'est à dire toujours en interface.
Structure à la fois historique et anhistorique, le mythe est langage, significatif de la condition humaine. Sa fonction médiatrice est encore croyance, tant il suscite adhésion, est moteur de réflexion, de désir, de volonté, posséde réellement une efficacité symbolique tel le rapprochement auquel nous nous sommes livré entre fête et quête, entre moine et chevalier, entre prêtre et roi.
Partant de la double rencontre d'un terroir et d'un livre, nos tuteurs culturels, leur lecture poètique nous a permis de tenter une intelligence active de figures aussi présentes qu'efficaces qui nous informent sur l'émergence de la notion des sujets en tant que personnes dans une littérature dont nous voyons qu'elle est véritablement un "melting pot" culturel..
Pour les prêtres-rois, gardiens du Bocage sacré comme pour ceux qui assument leurs figures mythifiées, .il s'agit bien d'une expérience, non pas une perception des sujets enfermés en eux-mêmes mais sentiment d'un effort voulu, incarné dans la résistance, dans les sensations vectorisées par un effort de l'être, "saisissant globalement la constance des sujets, leur incarnation et leur liberté."
Brisant l'unidimensionnalité de discours, nous avons montré que ces modèles fonctionnaient bien comme transversalités comme projections fantastiques de la réalité activant à la révélation de l'imaginaire individuel et social prenant sens à la fois dans l'actualité du mythe et dans l'inscription dans des territoires réels, ceux qui organisent le passage, aux Marches de l'Ouest comme ils ont pu l'être dans d'autres espaces, dans d'autres temps.
Ainsi avons nous senti la dimension d'un avenir ancré dans l'Imaginaire social de sociétés dont rendent compte les littératures qui en sont issues rendues plus intelligibles tant Mythe et Eschatologie ont en commun comme l'avait bien vu Paul Ricoeur la "force du vécu" . Car le mythe, dans son expression symbolique, n'est-il pas pétri des profondeurs de l'humain? Ne correspond-il pas "à l'émergence du désir constitutif du sujet tel qu'il peut se faire jour, travesti et déformé par le jeu des convenances, des contraintes et des interdits sociaux"?
Ce faisant, nous participons peut-être un peu de la réalisation d'une sociologie du sacré, telle que la définissait le Collége de Sociologie, soit:
"- l'étude du sacré impliquant celle de l'existence sociale dans toutes ses manifestations,
- l'établissement de points de correspondance entre les tendances obsédantes fondamentales de l'étude de la psychologie individuelle et les structures directrices qui président à l'organisation sociale et commandent ses révolutions."
Georges Bertin.
Angers, le 23 Avril 1995.
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Annexes:
Annexe 1; Chronologie,
Annexe 2: inventaire des lieux-dits arthuriens aux Marches de Maine et de Normandie, châteaux Gannes.
Annexe 3: La Fosse Arthour, René Bansard (notes posthumes)
Annexe 4: Léonce de Payerne et Saint Ernier,René Bansard (notes posthumes),
Annexe 5:Textes sur Perceval et Perseigne René Bansard (notes posthumes);
Annexe 6: Les passages de l'eau dans Les Enfances: structure du récit: tableau.
illustrations photographiques, hors textes.
Cartes.
Le pays des cénomans: situation.
Les limites du Banoïc et du pays de Gorre.
Lieux arthuriens en France et au Wessex.
Les processions de St Ernier et St Fraimbault.
Lieux de culte de Saint Fraimbault.
Lieux arthuriens du Domfrontais.
Itinéraire Au Pays de Lancelot du Lac.
Les passage de l'eau aux Marches de Normandie.
De Gannes en Gasnerie, les châtreaux Gannes aux Marches de Normandie.
Annexe 1.
La Quête du Saint Graal et l'Imaginaire.
Chronologie.
G. Bertin.
v.470: naissance en Domnonée d'un celte du nom d'Arthur qui fera l'unité des tribus du Sud de l'Angleterrre. Il meurt vers 542.
v. 550: l'ermite Fraimbault est encore vivant au Passais.
v. la fin du VIéme siécle, mort des ermites Ortaire, Ernier, Bômer, moines en Passais.
IXéme s.: Nennius: Histoire des Bretons.
Xéme s.: Mas'oudi, historien arabe: "Conte de la Cité d'airain".
1011: Guillaume Talvas construit Domfront.
1049: Guillaume le Conquérant prend Domfront, Alençon, Ambriéres.
1062: La Trinité de Caen.
1065: La Chanson de Roland.
1066: Guillaume conquiert l'Angleterre,
(Roger de Montgomerry, pére de Robert II de Belléme,
Grand Maître de la corporation des maçons britanniques().
1077: consécration de Saint Etienne de Caen.
1085: conquête de la Sicile par les Normands,
conquéte de Tolède par Alphonse VI de Castille.
1090: naissance de St Bernard de Clairvaux, réformateur des cisterciens, fondateur de l'Ordre du Temple.
1092: Guillaume Achard, gouverneur de Domfront, organise la révolte contre Talvas, comte de Belléme et ramène Henri Ier Beauclerc, choisi par les Domfrontais comme seigneur.
1095: Urbain II prêche la croisade.
1096: invention de la Sainte Lance à Antioche par les croisés.
1099: prise de Jérusalem par les croisés.
XIéme s.: fondation de l'Abbaye Blanche de Mortain par Robert, demi-frére du Conquérant. Construction du château de Lassay.
fin XIéme s.: fondation de Notre Dame sous l'Eau, à Domfront.
1100: mort de Guillaume le Roux, roi d'Angleterre,
Henri 1er Beauclerc, roi d 'Angleterre >1135.
(élu Grans Maïtre de la corporation des maçons britanniques)
1106: Robert Courteheuse battu à Tinchebray,
1108: Louis VI Le Gros,
1115: Henri Ier Beauclerc invite Pedro Alfonso, clerc juif aragonais converti pour enseigner l'astronomie. Il écrit la disciplina clericalis, utilisant la technique des récits emboîtés.
1118: Hugues de Payns et Bisol de St Omer fondent l'ordre du Temple.
1119: Baudoin 1er, roi de Jérusalem.
1129 (9/6): Geoffroy le Bel Plantagenêt épouse Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et fille d'Henri 1er Beauclerc.
1135: mort d'Henri 1er Beauclerc, Etienne de Blois prend le trône d'Angleterre à Mathilde qui épouse Geoffroy Plantagenêt,
Geoffroy de Monmouth: Historia Regum Britanniae.
1137: Louis VII épouse Aliénor d'Aquitaine.
1140: Roger II de Sicile fait représenter le roi Arthur sur le pavé de la cathédrale d'Otrante.
1145 (9/10): l'église abbatiale de Perseigne est consacrée en présence de communautés gnostiques dans le Maine,
1146: St Bernard prêche la deuxiéme croisade à vezelay.
1148: échec de la seconde croisade à laquelle participent Aliénor et Louis VII,
1150: G. de Monmouth: Le roman de Thébes.
1152: Louis VII répudie Aliénor, Henri II épouse Aliénor (en Mai) et succéde à Etienne de Blois en Angleterre.
1153: mort de St Bernard().
1154: Al-Idrîsî: le Livre de Roger paraît à Palerme, (cf la Table Ronde du roi Salomon).
1155: Bertrand de Blanquefort, G.M. du Temple, élu G.M. de la corporation des maçons britanniques.
Guillaume Wace: Roman de Brut.
Achard de St Victor, abbé de St Victor, foyer intellectuel et spirituel de l'Europe.
1157: Achard de St Victor, auteur du traité "De unitate Dei et pluritate creaturarum" est évêque de Sées.
1158: 800 croisés manceaux prennent la route de Jérusalem.
v.1160: oeuvre perdue source du Lanzelet (Pierre le poëte?)
1161: baptéme d'Aliénor de Castille à Domfront par Achard de St Victor.
1162: Chrétien de Troyes: Erec et Enide.
1164: Chrétien de Troyes: Cligés.
1165-70: Béroul: Tristan.
1168: Chrétien de Troyes: Lancelot ou le Chevalier à la charrette.
1170: assassinat de Thomas Becket. Louis VII érige St Frambourg de Senlis.
1171: Achard de St Victor meurt évêque d'Avranches.
1172: abbaye de Monreale Sicile.
1177: ostension solennelle par Louis VII des reliques des ermites du Bas-Maine à ST Fraimbault de Senlis.
1180: avénement de Ph. Auguste, (alliance de Roger V de Toulouse avec Henri II), début de la croisade albigeoise.
1182: Chrétien de Troyes: Perceval,(continué par un anonyme le pseudo-Wauchier et par Wauchier de Denain, puis Manessier et Gerbert de Montreuil)
1187: Saladin prend Jérusalem.
1188: troisiéme croisade préchée à Gisors.
1189: mort d'Henri II Plantagenêt. avénement de Richard Coeur de Lion.
1182-90: Chrétien de Troyes: Perceval ou le Conte du Graal.
1190: mort de Frédéric Barberousse. "Invention" des tombeaux d'Arthur et de Gueniévre dans l'abbaye de Glastonbury.
1190-1200: Anseis de Carthage, chanson de geste, réalise la convergence des gestes d'Arthur et de Charlemagne: fusion des traditions légendaires celtiques, franques et hispano-arabes.
1191: Richard Coeur de Lion, faisant escale à Palerme, fait don à Tancréde de Sicile de l'épée du roi Arthur.
Sohrawardi, philosophe de la Lumiére, mystique musulman, est assassiné à Alep.
prise de Saint Jean d'Acre.
1191-92: captivité de Richard Coeur de Lion sur les bords du lac de Constance.
1194: Hugues de Morville, gentilhomme du Cotentin, apporte le motif du Lancelot à Ulrich von Zatzikowen poête souabe qui en fera le Lanzelet.
Cathédrale de Chartres.
v.1195: présence attestée de captifs sarrasins au château de Domfront, il se serait agi de membres de la secte ismaélienne.
Vers de la Mort d'Hélinand de Froidmond.
1195: Robert de Boron: Histoire du Graal.
1198: Sépulture d'Averroés, qâdi de Cordoue. Ibn Arâbi quitte Cordoue.
1199-1216: Jean sans Terre.
1202: Cathédrale de Rouen.
Mabinogion Gallois.
1204: prise de Constantinople par les Croisés.
1200-1210: Wolfram von Eschenbach: Parzival (modéle attribué à un livre arabe trouvé à Toléde par Kyot le Provencal).
1204: chute de Château Gaillard.
1214: Bouvines.
1216-1272: Henri III, roi d'Angleterre.
1223-26: Louis VIII.
1215-1235: Lancelot en prose.
1215-1225: Lancelot propre.
1225-1230: Queste del St Graal.
1230-1235: Mort le Roi Artus.
v.1230: Tristan en prose,(1ére version.)
1234: Rodericus Toletanus: Rerum in Hispania Gestarum Chronicon.(cf. Table Ronde de Salomon).
v.1250: Tristan en prose,(2éme version.)
1344: Edouard III d'Angleterrre tient une grande joute de la Table Ronde.
1486: Henri VIII Tudor fait décorer la Table Ronde de Winchester, à l'occasion du baptéme de son fils Arthur.
Sir Thomas Malory: La Morte Darthur.
.
Annexe 2.
Inventaire des lieux arthuriens aux Marches de Normandie.
lieux arthuriens localisations possibles
Aguille l'Aguillon, Préaux/ Perche.(61)
(pont château Graal).
Andaines (carrefour de Diane) Forêt de l'Orne aux Marches du Maine.
ARTHUR.
Artour Rouellé. (61)
St Bômer les Forges. (61)
L'Arthour ND de Cenilly.(50)
L'Artoire Lapenty (50)
La Arturais St Laurent de Terregate (50).
(la Terre Gaste).
L'Arthurerie Montreuil sur Lozon (50)
Artur Flamanville(50)
Artour (Fosse) St Georges de Rouelley (50).
Planche Artour Fontaine Couverte (53).
Yvray ou AUVRAY.
(Yvray le Géant)
L'Auvraire St Bômer des Forges(61).
L'Auvraie St Gilles des Marais(61).
L'Auvrairie Varenguebec (50).
La Basse Auvraire St Bômer les Forges (61).
BAN.
(Banoïc vicum) Banvou. (61).
La Haute Banne La Chapelle Viel(61).
La Bannerie Tanques(61)
Banne Bannes (53)
La Bansardière Le Châtellier(61)
Loré(61).
Fontaine Couverte(53)
Yvré l'Evêque (72)
Banneville la Campagne (14)
Banvère Geneslay (61).
Banvole la Chapelle Biche(61).
Banville Bérigny (50).
Guilberville (50).
Bade la Baderie, St Martin du Vieux
(capitale royaume de Gorre). Bellème.(61)
Barenton.
(perron et fonts bouillants) Barenton (50).
Beaumont Bellou en Houlme(61)
(Aces de Beaumont) Champ-Haut(61)
Croisilles (61)
Longny au Perche.(61)
Occagnes(61)
Résenlieu(61).
Beaumont sur Sarthe (72).
Beloë Bellou en Houlme (61).
BOHORT.
(Bohort de Gannes).
La Behordière Le Châtellier (61).
Blanchelande Montmerrei (61)
(Mal Pas) Tinchebray (61)
Mortain (50)
Varenguebec, abbaye de..(50).
Blanche Terre
(royaume de Lancelot).
La Blancheterie La Ferrière aux Etangs.(61)
Blanche Abbaye
(où Gauvain trouve Baudemagu blessé)
L'Abbaye Blanche Mortain (50).
Brions Genêts (50).
(château du roi Alain prés du lac de Viviane)
Briosque
(forêt à Ban) Broise. (50)
Briant
La Briandère St Fraimbault Sur Pisse (61).
Les Brianderies Sures (61).
Sailles (50)
Meurdraquières (50).
Castellum de Ban le Châtellier (61)
Diable (château du) ST Bômer les Forges (61)
(chaire du) idem
(Table au) Passais la Conception (61)
EPEE. Ste Honorine la Guillaume (61).
Escalot Echalou. (61).
(château prés de Camaalot)
Ernier Ernée (53)
Gorre Gorron (53).
(royaume) La Gorrerie Tinchebray(61)
les Gorières
St Mard de Reno (61)
Falaise Falaise (14).
(domaine du Grand Chevalier Roux)
Gornemans de Gorhaut St Julien l'Hospitalier
(défenseur des Cénomans) évêque du Mans (72).
Grimaud St Marceau sur Sarthe. (72)
(chevalier)
Joyeuse Garde Château de Lassay.
(Château de Lancelot sur un lac).
Lair (Mont sur le..) St Hilaire du Harcouët. (50).
(Rivière des Enfances...)
LANDE POURRIE (forêt) St Cornier des Landes (61)
(Gâte Forêt) Mortain/ Ger/ Barenton. (50).
Lancellière Dancé (61).
LION (Yvain).
Le Champ du Lion Coulonges sur Sarthe. (61).
Longue et lee ou Longuelee Lonlay l'Abbaye (61).
(forêt et cité)
MARES. (château d'Agravadain et d'Hector)
Les Mares le Tanu (50).
La Butte des Mares Bures (61).
(Résidence d'Aliénor)
Le Gué des Mares St Patrice du Désert (61).
Le Guéchocie Le Gué Chaussé, Saosnes (72)
Haut du Marais La Haute Chapelle (61).
St Gilles du Marais (61).
(villages sur l'Egrenne prés
Domfront).
Mons securus Montsûrs (53).
More Ste Céronne les Mortagne. (61)
(château) Ste Gauburge Ste Colombe. (61)
Mont Saint Michel Mont Saint Michel (50).
Nuz (forêt) Néau (53)
Orbannerie St Jean la Forêt (50).
Orient
Bel Orient Yvrandes (61).
La Prophéterie St Pervais du Perron. (61).
Pont des Planches St Fraimbault sur Pisse (61).
Torchamp. (61).
Lande de Diane lay Daine ou de Diane
ou forêt d'Andaines (61).
Limors
(ville du comte Oringle) Bois de Limors
Varenguebec (50).
Perron (de Merlin) Menhir du Perron Passais la Conception (61)
FRONTOIRRE (contrée sarrazine)
Captifs sarrazins à Domfront.
Saint Front Domfront (61).
Pont Sous l'Eau Domfront (61).
ND Sous l'Eau.
Pont sur l'Epée St Fraimbault sur Pisse.(61).
Roue tournoyante (rouelle) Rouelley (61)
St Georges de Rouelley (50)
Saint Graal (Sang Réel) Précieux Sang (abbaye à Fécamp 76).
Sombre
(rivière du Pont de l'Epée)
Sombreval La Coulonche (61).
Terre Déserte paroisses du même nom (61 et 53).
Tombe Helène Tombelaine (50).
La Tabourie St Aignan de Couptrain (53).
Val sans Retour Fosse Arthour.(50 et 61)
Lieux dits Gannes:
chaîne fortifiée aux Marches du maine et de Normandie.
GANNES / GAUNES: "cité et royaume de l'Ouest de la Gaule, pays de Bliobehéris, Blanor, Lionel et Nestor". (Table de Flûtre).
Ganerie (la) Flamanville (50).
Champcey (50).
Dragey (50).
St Jean du Corail (50).
La Gannerie Le Grand Celland, (50).
La Gannerie Le Mesnillard (50).
La Gannerie Percy (50).
La Gannerie Rochelle Normande (50).
Gannerie St Osvin (50).
La Gannerie Le Tanu (50)
Gannerie la Moutiers au Perche (61).
La Gasnerie St Aignan de Couptrain (53).
Madré.(53).
Château Gannes L'Home Chamondot (61)
Périers en Beauficel (50)
Cahan (14).
La Pommeraye (14).
La Haye Pesnel. (50).
St Denis d'Orques (72).
Clos Gannes prés Bayeux (14).
Gannes La Lande Patry (61).
Nota: l'ensemble de ces lieux-dits se trouve dispersés en frontière du Maine et de la Normandie, sur une ligne qui va de Chartres au Mont Saint Michel, soit sur la Marche de Bretagne telle qu'elle existait de 511 à 567, d'aprés l'historien Dussieux. Elle séparait alors la Bretagne, à l'Ouest, des royaumes de Paris, (au Nord) d'Orléans (à l'Est) et d'Aquitaine ou de Bourges (au Sud)..
Ils ne peuvent pas plus être dissociés de l'idée de Marche que les châteaux Gannes ne peuvent l'être de celle de trahison, à laquelle les rattachent les traditions locales qui les entourent.
sources: INSEE nomenclature 1962.
Flûtre LF. "Table des noms propres dans les Romans du Moyen Age", CESCM, Poitiers, 1962.
Bulletin Graal N° 5 1982.
"Les châteaux Gannes en Basse-Normandie et la légende de Ganelon".
L'auteur: G Bertin. 31 rue Proust 49100 Angers Fance.
E mail
G.BERTIN@wanadoo.frL'ouvrage papier avec cartes et illustrations couleur 235 pages est paru en 1997 éd Charles Corlet. Envoi sur demande 16Off port compris
Né en 1948 à Dieppe, Georges Bertin est aujourd'hui maître de conférences à l'Université Catholique de l'Ouest à Angers dont il a dirigé pendant trois ans l'Institut de Psychologie et Sociologie Appliquées aprés avoir exercé 15 ans les fonctions de directeur de l'Office départemental de la Culture Orne Animation. Il est aujourd’hui Vice-Recteur de l’UCO et dirige le Groupe de Recherches sur l’Imaginaire dans l’Oues (GRIOT).
Membre de la Société Arthurienne Internationale, il est fondateur de l'association des Amis de René Bansard devenue Présence et Recherche du Graal puis CENA et du Festival "Au pays de Lancelot du Lac" à Bagnoles de l'Orne (avec André Brière, Georges Cziffra et Jean-Charles Payen).
Il a aussi implanté en France le premier chapitre de l'Ordre International des Chevaliers et Dames de la Table Ronde qui a pour objet de commémorer et célébrer le souvenir du Roi Arthur et de ses chevaliers.
Depuis trente ans, il consacre une partie non négligeable de son activité intellectuelle à la défense et à l'illustration de la thése dite de l'enracinement folklorique de la Légende Arthurienne en Normandie.
S'appuyant sur ses travaux de terrain aux marches de Gaule et de Petite Bretagne, comme sur l'analyse anthropo-symbolique des textes de la Quête, il contribue dans cet ouvrage à valider l'ensemble des théories déjà énoncées en leur apportant de nouveaux éléments, en ouvrant des pistes, en précisant des interrogations sur ce qu'il faut bien désormais appeler la "Matière de Normandie".